Comment développer ses compétences et apprendre en continu afin d’évoluer dans l’entreprise, de performer, ou de se repositionner professionnellement ? Quel est le rôle des entreprises en la matière ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Rachel Lesage, experte de la transformation digitale et passionnée de futur du travail. Ex-pilote de la Digital Factory d’Air France, elle vient de cofonder ENVI School[1], une école à l’approche pédagogique inédite, à destination des indépendants et, plus largement, des change makers.
Au sein d’Air France, vous avez géré plusieurs projets innovants d’envergure. Au cœur du dernier d’entre eux – la Digital Factory - se trouve la nécessité de diffuser de nouvelles compétences et d’apprendre en continu : comment avez-vous procédé ?
Durant mon parcours professionnel chez KLM puis Air France, j’ai exercé plusieurs métiers avec, effectivement, un point commun : le fait d’être à l’origine de projets, que j’ai ensuite déployés de A à Z. J’étais là quand on a créé le département de Business Analyse chez KLM[2], là également quand on a commencé à structurer tout le digital d’Air France… À partir de 2018, j’ai participé à l’aventure de la Digital Factory, dont la vocation était d’accélérer la transformation digitale d’Air France. À cette fin, nous avons mobilisé différents leviers. L’un d’entre eux était d’accompagner les équipes de métiers distincts dans leurs projets de transformation, par le recours au Design Thinking notamment. Sachant que cette approche et ces techniques n’étaient pas du tout utilisées dans l’entreprise, alors qu’elles permettent de penser et d’être orienté utilisateur.
L’objectif était-il d’intégrer le digital au quotidien, tout en faisant évoluer les méthodes de travail ?
Tout-à-fait. Nous souhaitions acculturer les équipes à une autre façon d’appréhender les problématiques et faire tomber les silos, leur apprendre à travailler ensemble quels que soient les niveaux.
Pour incarner cet esprit, nous avons créé un lieu au cœur d’Air France, afin de témoigner de la place – centrale - de la transformation digitale. Nous souhaitions éviter l’aspect Lab, un peu hors sol, déconnecté de la culture d’entreprise. La Digital Factory s’est donc matérialisée devant le siège du groupe, sur un espace de 700 m2 resté inoccupé jusque-là. Les équipes projet s’y sont implantées, et nous avons aménagé un forum, un showroom pour « montrer » le savoir-faire digital… Nous avons organisé des semaines événementielles. Quelle que soit leur Business Unit, quel que soit leur métier, tous les collaborateurs s’y rencontraient. L’idée était aussi de s’ouvrir à l’extérieur, avec des journées dédiées aux start-up notamment.
Par ailleurs, nous avons lancé un Bootcamp[3] pour former des équipes spécifiques à de nouvelles compétences : le Design Thinking déjà mentionné, le Project Management, le Lean Management… Et quand la crise sanitaire s’est déclenchée, nous avons basculé sur d’autres modalités d’échange et de partage, grâce à des webinars. Nos experts disposant de compétences rares – Design, Project Management, méthodes agiles - ont témoigné, avec une diffusion très large auprès des collaborateurs.
L’impact de la crise a toutefois été majeur. L’entreprise s’est repositionnée sur les « fondamentaux » de son activité, les budgets dédiés à l’innovation ont fondu. J’ai alors quitté le groupe pour me consacrer à un nouveau projet : la (co)création d’une école destinée aux indépendants, ENVI School.
Cette création répond à un besoin prégnant d’accompagnement – de la part des futurs indépendants mais aussi, peut-être, des salariés… Quels sont aujourd’hui les principaux leviers de développement professionnel et d’apprentissage ?
Je reviens d’abord sur la signification de l’acronyme ENVI : Ensemble vers ma Nouvelle Vie d’Indépendant. Dans les mois et années à venir, de plus en plus d’actifs vont s’orienter vers ce statut : certains ne trouvent plus de sens dans leur travail, d’autres sont poussés vers la sortie par les entreprises en raison de leur âge notamment. Et s’il existe des structures d’accompagnement, ces dernières sont animées par des professionnels dédiés et non par des entrepreneurs ayant eux-mêmes emprunté cette voie. Or Catherine Barba, la fondatrice d’ENVI School, Carine Malausséna, Charlotte de Charentenay[4] et moi-même sommes persuadées que les échanges entre des personnes ayant effectué ce type de parcours et les personnes qui s’y engagent, sont stratégiques pour réussir.
Pour revenir à la question, le fait d’apprendre et de transmettre en mobilisant un peu de théorie et beaucoup de pratique, ainsi que des échanges réguliers – nous y tenons ! -, constitue l’un des leviers majeurs de développement professionnel et d’apprentissage. Dans cette perspective, le Project Based Learning - ou pédagogie de projet - nous semble parfaitement répondre aux besoins des apprenants. Les exercices qu’ils vont avoir à faire concerneront leur projet en particulier.
La dimension de collaboration est également très importante, tout comme la rencontre et les échanges avec des mentors inspirants. Sachant que la création d’une communauté est au cœur d’ENVI School : on découvre, on élargit sa vision des choses, on booste son énergie en « recevant » celle des autres ! On prend conscience de l’importance d’une bonne gestion du temps, on renforce aussi sa confiance en soi, par le partage et – toujours - avec les autres.
Si l’on acte la nécessité d’apprendre en continu, les temps dédiés à l’apprentissage ne deviennent-ils pas des temps « de travail » presque comme les autres ?
Quand on parle du futur du travail, on réalise que le Learning est au cœur de cette révolution. On vient d’un monde où tout était très structuré, les périodes dédiées à telle ou telle activité se succédaient : d’abord, on allait à l’école, puis on arrêtait d’apprendre et on travaillait - avec un peu de formation mais « à la marge » et, de préférence, rapidement. Puis on atteignait l’âge de la retraite et on se reposait. Mais ces frontières bien établies sont devenues mouvantes ! Je suis persuadée que, désormais, il est capital d’apprendre en continu. Cela fait partie de nos vies professionnelles, de notre quotidien même, et cela relève de notre responsabilité ou du moins, d’une coresponsabilité à exercer par les collaborateurs et leurs entreprises. Quel que soit le poste que l’on occupe, pour être performant au travail, il est indispensable d’être ouvert à l’innovation et de pouvoir apprendre de différentes façons.
Toutes les organisations ont-elles pris la mesure de ces évolutions ?
J’en doute. S’il est indispensable que les responsables formation soient en pointe sur ce sujet, la valorisation des collaborateurs qui prennent le temps d’apprendre et de se former doit dépasser ce cadre-là, me semble-t-il. Elle doit se traduire dans des process relatifs au travail lui-même.
Au regard de ce que vous venez d’évoquer, les compétences à développer – pour performer en entreprise ou pour aborder de nouveaux horizons -, semblent être d’une nouvelle nature…
Absolument. Je mets la compétence Apprendre à apprendre en pole position, parce que c’est un véritable trésor ! Mais ce sont bien l’ensemble des soft skills qui permettent, aujourd’hui, de se développer et/ou de se repositionner. S’il ne fallait en retenir que quelques-unes, je parlerais de la communication, avec tous types d’interlocuteurs et en lien direct avec la soft skill qui suit : la coopération / le travail en équipe. Car personne n’avance plus, seul, dans son « couloir » ! Il est indispensable d’avoir le bon niveau d’écoute et d’être capable de mettre son ego de côté pour travailler collectivement. Par ailleurs, la pensée critique, la capacité à réfléchir par soi-même et à mettre en perspective, ainsi que la pensée systémique, me semblent jouer un rôle clé pour comprendre nos environnements professionnels et y évoluer. L’approche du Design Thinking permet aussi de sortir de son propre prisme, en se mettant à la place de l’utilisateur – au sens large – et en appréhendant ses besoins. Quel que soit le métier, le fait de penser client crée un cercle vertueux dans l’entreprise. Et cela se révèle tout aussi précieux pour un indépendant !
J’ajouterais une dernière chose : aujourd’hui, le fait de détenir des savoirs n’a plus réellement de valeur. Ce qui compte, c’est d’être capable de les partager - et de savoir écouter, savoir collaborer. Dans cette perspective, la connaissance que l’on a de ses propres ressources – pour un indépendant : son énergie, son entourage, les fonds dont il peut disposer -, de ses aptitudes - ténacité, audace… -, de ses compétences – techniques – et de ses ressorts de motivation, est absolument cruciale.

À propos de Rachel Lesage
Co-fondatrice d’ENVI School en janvier 2022 – l’école et la communauté des indépendants qui réussissent -, Rachel Lesage en est également la CMO. Auparavant, elle a exercé la fonction de Chief Operations & Promotion de la Digital Factory d’Air France. À ce titre, elle a notamment créé un lieu dédié, proposé des semaines événementielles et des webinars, mis en place des partenariats Innovation / Opérations / Communication / Acculturation digitale. Rachel Lesage a débuté sa carrière au sein de la compagnie aérienne KLM, qui a fusionné avec Air France en 2004.
[1] Catherine Barba est à l’origine du projet ENVI School, destiné aux actifs qui souhaitent devenir indépendants, dans un contexte où les entreprises vont devoir se muer « en écosystèmes toujours plus ouverts et attractifs pour les talents ». Grâce à ENVI School, « les entrepreneurs individuels vont apprendre d’une façon nouvelle à se lancer, grandir et réussir ».
[2] Les compagnies aériennes KLM et Air France ont fusionné en 2004.
[3] Issu des méthodes d’entraînement intensif de l’armée américaine, le Bootcamp s’est surtout développé dans le secteur informatique, à destination des développeurs. Il s’agit d’une formation accélérée, basée sur la pratique.
[4] Carine Malausséna et Charlotte de Charentenay sont également cofondatrices d’ENVI School.
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