Entre vous & nous - CPF, apprentissage, reconversion : bilan et prospective de la formation professionnelle – L'interview d'Alain Druelles

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interview d'Alain Druelles
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En 2018, la loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel » amorçait une transformation profonde de la formation professionnelle en France. Apprentissage, CPF, reconversion, quels sont aujourd'hui les succès phare de cette réforme et ses points d'amélioration ? Alain Druelles, associé fondateur de Quintet et ancien conseiller en charge de la Formation Professionnelle au cabinet de Muriel Pénicaud, puis d’Elisabeth Borne, nous livre une analyse approfondie de la réforme et propose des pistes de réflexion pour l’avenir.

Si vous deviez faire un "bilan", quels sont selon vous les points forts de la réforme de 2018 ? 

En résumé, la réforme de 2018 présente de franches réussites, un gros manque et nécessite plusieurs améliorations. Rien d'anormal : lorsqu’une réforme ambitieuse est mise en œuvre, des ajustements sont inévitables, ne serait-ce que parce que des évènements inattendus se produisent – la crise du Covid-19, ou encore le démarchage téléphonique anarchique en sont deux exemples criants.

Parmi les points forts, on peut souligner la vision systémique de la réforme, qui s’est attaquée à de nombreux sujets simultanément : apprentissage, définition de l’action de formation, certification, qualité, réforme des OPCO, création de France compétences et financement. Cette approche globale, loin de ralentir le processus de changement, a favorisé l’atteinte de résultats assez rapidement. Elle n’a pas encore produit tous ces effets. Je constate qu’aucune réforme systémique n’a été proposée depuis, même si des ajustements et améliorations sont régulièrement discutés.

La réussite la plus évidente est le développement de l’apprentissage. Le nombre d’entrées a triplé, marquant un changement quantitatif et qualitatif important. Cela a aussi modifié le regard des jeunes et des familles sur l’apprentissage. Dans le supérieur, particulièrement, de récentes études démontrent que de nombreux jeunes n’auraient pas pu suivre de telles études sans l’apprentissage. Une réalité que certains économistes ou responsables politiques devraient davantage prendre en compte.

Cette réforme est emblématique du point de vue de la méthode : sur certains sujets, il faut être prêt à « renverser la table » et accompagner les changements structurels de moyens financiers conséquents. Tripler le nombre d’apprentis ne peut se faire à moyen constant. La crainte de l’effondrement de l’apprentissage à la rentrée 2020, et au-delà, de l’augmentation du chômage des jeunes et d’une dégradation des conditions de vie des étudiants étaient réelles. Le montant de la prime exceptionnelle, pendant la pandémie, était justifié et a démultiplié l’impact de la réforme. Les primes n’auraient pas eu le même effet sans la réforme, qui a simplifié et accéléré la possibilité d’augmenter rapidement le nombre d’apprentis formés en Centre de Formation d’Apprentis.

Le Compte Personnel de Formation (CPF) est également un autre des marqueurs de la réforme, même s'il a été critiqué sur certains aspects – nous y reviendrons. Il a contribué à rendre la formation plus accessible et simple d’usage pour les citoyens. Grâce à l'application CPF, la formation est littéralement à "portée de main", offrant une simplicité d’accès bienvenue. Cela contribue à changer le regard des Français sur la formation. Jusqu’à 2 millions de personnes, qui mobilisent annuellement leur compte, très majoritairement des employés et ouvriers, c’est significatif.

Et ces axes d'amélioration ?

Le plus gros manque, selon moi, concerne la mise en place d’un système efficace de reconversion professionnelle. Le dernier dispositif, dit de « transitions collectives » pêchait par sa complexité. Ce thème est de nouveau au cœur des préoccupations du gouvernement et des partenaires sociaux sur fond d’amélioration du taux d’emploi des séniors. Faute de possibilité de porter une loi, l’accord conclu sur ce sujet en avril 2024, entre l’U2P et 4 organisations syndicales de salariés (CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT-FO) n’a pu être transcrit. Sur ce point, la CPME et le MEDEF ne me semblent pas très éloignés.

Enfin, un autre point noir reste la formation des demandeurs d'emploi. Ce domaine, bien que crucial, est souvent traité à la marge dans les réformes et les négociations. C’est, de longue date, un angle mort des négociations et des lois sur la formation professionnelle. Il est vrai que le système de formation des demandeurs d'emploi est complexe, avec des compétences enchevêtrées et des financements multiples. Cette complexité pèse sur les demandeurs d’emploi et sur l’offre de formation. Beaucoup de critiques sur la formation professionnelle concernent en réalité le seul sujet de la formation des demandeurs d'emploi. Toutes les améliorations sont bonnes à prendre, mais il faudrait certainement, sur le fond, des changements de plus grande ampleur.

Le CPF a connu un grand succès, mais aussi essuyé quelques critiques. Quels en sont, selon vous, les principaux avantages et les limites actuelles ?

Le principal avantage du CPF, c’est sa simplicité. Il fallait certes des mesures de limitation du démarchage téléphonique et de lutte contre les fraudes, mais certaines mesures récentes, comme l’introduction du reste à charge, sont à la fois pénalisantes pour les personnes aux revenus les plus faibles et source de complexité.

Concernant la qualité des formations, ce n’est pas tant la qualité intrinsèque des actions que le fait que l’atteinte des objectifs fixés, c'est-à-dire, selon les termes de la loi, l’acquisition d’une certification ou, le plus souvent, l’acquisition d’un bloc de compétences, sont difficilement vérifiables, à l’exception notable des certifications les plus demandées. Si les montants disponibles ne permettent pas toujours d’accéder à des certifications complètes, il manque un système clair pour garantir que les formations proposées permettent de progresser réellement dans un parcours de compétences. C'est un véritable défi.

Il est d’ailleurs significatif que les utilisateurs du CPF privilégient celles qui ont une utilité immédiate, comme des CACES (certificat d'aptitude à la conduite en sécurité), les formations en langues ou encore le permis de conduire. Ces formations répondent à des besoins concrets dans le monde du travail.

Cela pose plus globalement la question des certifications et formations éligibles. Soulignons à cet égard que l’éligibilité du permis de conduire est un choix de politique publique, car pour nombre de concitoyens, c’est un outil indispensable pour travailler, notamment dans les zones rurales. Le fait de limiter le financement à l’obtention d’un premier permis, qu’il soit auto ou moto, est un exemple pertinent de régulation.

Pensez-vous qu’une refonte du CPF soit nécessaire pour le rendre plus efficace ?

Je ne pense pas qu'une refonte du CPF soit nécessaire, mais des améliorations sont indispensables. Le prochain grand chantier est celui du co-investissement. Le CPF a été conçu comme un outil individuel, et nous avons volontairement choisi de ne pas aller trop vite sur la question du co-investissement, notamment en raison des développements informatiques nécessaires. Cependant, aujourd’hui, après plus de cinq ans de recul, il est temps de franchir une étape.

L'évolution du marché du travail, notamment les pénuries de recrutement et les besoins croissants d’adaptation des compétences, demandent de conduire des actions plus volontaristes en matière d’attractivité et de fidélisation des salariés. La co-construction des politiques de formation y concourt. Les entreprises ont, avec le CPF, un outil « malin ». Le nombre d’accord de branche et d’entreprise qui organisent des abondements ou dotations est croissant.

Sans négliger les travaux techniques, un effort de pédagogie est également nécessaire, tant du côté des partenaires sociaux que des entreprises. Certaines initiatives innovantes sont mises en œuvre, et il est possible d’aller plus loin dans ce sens.

En réalité, il ne s’agit pas tant d’une refonte que d’une évolution du CPF. Le terme "refonte" peut prêter à confusion, car il s'agit surtout d'ajuster certains curseurs, tout en maintenant la logique initiale de l'outil.

Le financement de la formation professionnelle demeure une question épineuse. Quelles solutions peuvent être envisagées pour changer la donne ? 

Il est essentiel de distinguer le court et le moyen terme. Globalement, la France n’investit pas suffisamment dans l’éducation, la formation, la recherche et l’innovation. Les pays qui sont en avance aujourd'hui ont massivement investi dans ces domaines. En comparaison internationale, la France se situe dans la moyenne, mais pas en tête.

Un problème récurrent est la méthodologie utilisée pour construire les budgets, tant publics que privés. Souvent, les comparaisons sont faites d'une année à l'autre sans tenir compte des objectifs à long terme. Par exemple, avec la forte augmentation du nombre d'apprentis, il est impossible de maintenir les ressources au même niveau tout en espérant un résultat identique. Il faut donc ajuster les budgets en fonction des ambitions et besoins réels. De plus, on a tendance à ne pas considérer les retombées économiques des investissements dans la formation, ce qui fausse les discussions budgétaires. À défaut, on fait de l’eau tiède qui génère peu de résultats et ne satisfait personne.

Si la France veut rester compétitive, elle doit augmenter ses investissements dans la formation, c'est impératif. À court terme, aucun acteur – que ce soit l’État, les collectivités ou les entreprises – ne peut supporter seul cet effort. Il est donc indispensable d’avoir un engagement conjoint. L'État a déjà fortement augmenté son budget pour soutenir l’apprentissage et la formation professionnelle. Il est impératif que le Gouvernement réaffirme les enjeux et engagements en la matière. L’enjeu des compétences, ces derniers mois, n’est plus évoqué que par les seuls ministres compétents et encore… Il est tout aussi essentiel que les entreprises prennent le relais, notamment en augmentant leur propre investissement, tout en optimisant l'efficacité de ces fonds. On doit se réjouir que les partenaires sociaux, notamment patronales, affichent un discours volontariste en la matière. C’est moins clair sur le financement. On peut d’ailleurs raisonnablement faire l’hypothèse que les investissements des entreprises en matière de formation sont en augmentation.

Dans le contexte budgétaire actuel, l'État peut réduire légèrement ses dépenses, mais il doit veiller à le faire intelligemment pour éviter d'envoyer des signaux négatifs. Réduction de budget et projet doivent aller de pair. L’exercice est compliqué, mais déterminant. Le véritable enjeu des prochaines années sera de trouver un équilibre entre l'effort de l'État et la montée en puissance des entreprises pour garantir un système de formation professionnelle robuste et efficace.

Quels ont été selon vous les principaux enjeux de la formation professionnelle en 2024 ? 

En 2024, on observe des tendances qui existaient avant la crise COVID, mais qui ont été amplifiées par celle-ci. Trois phénomènes se conjuguent : premièrement, une aspiration accrue au sens et à la qualité du travail, qui ne se limite pas à la rémunération. Cela inclut des aspects comme le télétravail et l'autonomie, lesquels posent des questions d'organisation et de formation. Globalement, si nombre d’entreprises s’interrogent encore sur le bon équilibre s’agissant du télétravail, le besoin de sens et de qualité de vie au travail ne s’estomperont pas.

Deuxièmement, il y a une accélération des mutations, notamment dans des domaines comme la rénovation énergétique et la transformation numérique. Ce n'est pas juste un concept abstrait : ces transformations sont concrètes. Par exemple, l'intelligence artificielle est devenue une révolution majeure, au moins dans la capacité de chacun à s’en servir… Nous pouvons constater que les entreprises privilégient des projets plus concrets et moins pharaoniques, d’où une baisse de certains investissements en la matière, mais avec un usage quotidien plus immédiat.

2025 approche à grands pas. D'après vous, quels devraient être les chantiers prioritaires ?

Dans la continuité de cette année qui s'achève, l'année 2025 sera rythmée par les mutations, qu’il faudra gérer, en tenant compte de leurs contradictions. Par exemple, l'utilisation massive de l'IA engendre une grande consommation d'énergie et de carbone. De nouvelles compétences naissent de ces transformations. Les enjeux de reconversion deviennent de plus en plus essentiels.

Pour moi, le grand chantier de demain repose sur les effets de levier entre investissement public et privé. Il y a encore beaucoup à faire en termes de mécanismes de financement. Même si l'État va probablement stabiliser ses investissements à un moment donné, ces derniers augmenteront mécaniquement avec le temps, ne serait-ce que pour suivre l'inflation. Il faudra donc inventer des mécanismes adaptés, ce qui ne sera pas simple, mais essentiel dans les mois à venir.

Au-delà du financement, il y a deux points importants à souligner. Le système de formation reste complexe, notamment pour les entreprises, même si les appels à simplification sont constants. Cependant, cette simplification est difficile à réaliser dans la pratique. Les propositions en la matière sont souvent contradictoires. Et parfois la contradiction provient d’un même acteur, empêtré dans l’atteinte d’un illusoire résultat immédiat.

Les modifications à venir doivent viser à savoir qui fait quoi, à clarifier le rôle de chacun en dénouant l’enchevêtrement de financements, compétences et responsabilité quitte à revisiter les contributions obligatoires et les systèmes d'intermédiation. Cela concerne plus particulièrement le système de formation des demandeurs d'emploi et certains secteurs spécifiques, comme celui de la santé et du secteur sanitaire et social. Ce domaine est emblématique, car il se situe au croisement de plusieurs enjeux sociétaux, sociaux et économiques. C’est un secteur d’une extrême complexité, avec de nombreux acteurs et peu de coordination, voire aucune. Le manque de vision globale est flagrant, que ce soit dans la sphère publique ou privée. Tout est fragmenté, ce qui empêche une compréhension complète de la situation et la mise en œuvre d’une politique de formation forte et cohérente dans le temps. 

Enfin, poussons l'analyse un peu plus loin. Quelles sont selon vous les pistes à explorer dans les prochaines années pour s'adapter aux évolutions constantes – évolutions technologiques, notamment ?

Tout d'abord, la méthode doit être repensée. Il est crucial que les réformes structurelles, du moins leurs principes directeurs, soient durables. Elles doivent générer de l’adhésion. C’est en particulier le cas avec les partenaires sociaux. Ce manque d'adhésion peut créer une fragilité à long terme. Lorsque les acteurs ne s'approprient pas les réformes, cela devient un facteur de vulnérabilité, surtout en cas de difficulté.

Il est également nécessaire de prioriser les actions. Faut-il opter pour des ajustements progressifs ou une refonte complète du système ? Si l'on choisit la première option, il faut veiller à bien organiser le séquencement des réformes, un point souvent négligé. Prioriser peut impliquer de concentrer les changements et/ou les financements sur certains secteurs. S'agissant des financements, des initiatives comme celles du FNE, qui mettent l’accent sur les enjeux sectoriels, sont des pistes à approfondir. Cela concerne des domaines clés comme l’énergie, la réindustrialisation ou encore la santé. Cependant, en France, toute tentative de mise en priorité est souvent perçue comme une dévalorisation des secteurs non retenus – comme nous avons pu le voir avec la polémique sur les secteurs essentiels ou non.

Un autre sujet sur lequel il faudra se pencher dans les prochaines années est la manière dont la formation est perçue en France. La formation est un secteur économique à part entière et doit être reconnu comme tel. Contrairement à d'autres secteurs économiques, celui-ci subit des variations budgétaires drastiques, souvent sans préavis. Cette absence de stabilité freine les investissements et impacte directement la qualité de la formation. Il est impératif de donner plus de visibilité à ce secteur afin de permettre des investissements stables dans les ressources humaines et matérielles. Cette lisibilité est indispensable pour améliorer la qualité des formations. 

Enfin, pour corriger certains problèmes, il existe des solutions simples à mettre en place et certaines ne nécessitent pas toujours une loi. Par exemple, sur des sujets comme la qualité de la formation ou les certifications, il serait utile de mieux coordonner les différents systèmes. Ces derniers sont encore trop cloisonnés et leurs délais de mise en place, parfois très longs. Il serait pertinent de repenser leur articulation pour créer une véritable synergie entre eux.

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