Fini le temps de l'expérimentation : la fonction ressources humaines entre en 2026 dans une phase de consolidation stratégique. Pour Geoffrey Fournier, président de Victoriam RH, les directions RH doivent désormais assumer pleinement leur rôle d'arbitres des transformations organisationnelles, de la gouvernance de l'intelligence artificielle à la structuration du télétravail.
A l’aube de 2026, la fonction ressources humaines se trouve à un carrefour exigeant : elle ne peut plus se contenter d’accompagner les transformations organisationnelles, elle doit les incarner, parfois les arbitrer, et surtout les structurer avec une clarté stratégique qui fait souvent défaut. Après une décennie marquée par l’expérimentation - en particulier autour du digital, du télétravail et de l’hybridation des modes de travail - les directions des ressources humaines entrent désormais dans une période de consolidation, d’ajustement et, parfois, d’arbitrages courageux.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la simple optimisation des processus ou l’implémentation d’outils RH. Il s’agit de redéfinir - avec lucidité et responsabilité - les fondements mêmes de la politique RH : de la gouvernance de l’intelligence artificielle à la revalorisation des compétences opérationnelles, de l’organisation du travail à la soutenabilité humaine des modèles de performance.
Loin des discours technophiles ou des promesses simplistes, les dynamiques analysées ici reposent sur des constats opérationnels, humains et stratégiques. Ils s’inscrivent dans une vision de la fonction RH comme acteur clé de la performance durable, de l’attractivité organisationnelle et de la responsabilité sociale d’entreprise.
1. De la "bienveillance" à la "justesse managériale" : redéfinir le rôle du manager
La bienveillance a longtemps été érigée en valeur cardinale dans les pratiques RH. Avec le temps, ce mot-valise a parfois servi d’alibi pour éviter l’exercice réel du leadership - au risque de produire de la confusion, voire du laxisme.
La tendance structurante de 2026 est ici la transition de la bienveillance déclarative vers la la justesse managériale : c’est-à-dire une posture où l’exigence de résultats s’articule avec une attention réelle aux personnes, mais sans céder à des approches permissives, ou à des injonctions vertueuses qui manquent de cohérence opérationnelle. Les organisations attendent aujourd’hui des managers qu’ils :
- expliquent clairement les objectifs, même lorsqu’ils sont difficiles à atteindre ;
- formalisent les attentes de manière mesurable et partagée ;
- prennent des décisions explicites, y compris lorsque celles-ci sont impopulaires ;
- reconnaissent les efforts et les résultats sans confondre reconnaissance et flatterie.
Cette approche suppose, pour les directions des ressources humaines, de redéfinir les cadres de formation managériale, d’accompagner les cadres dans l’exercice de leur autorité et de dissiper la confusion entre empathie et absence d’exigence.
2. Intelligence artificielle : vers une gouvernance raisonnée et responsable
L’intelligence artificielle a profondément transformé l’écosystème RH : sourcing automatisé, présélection algorithmique, plateformes prédictives, chatbots de réponse aux collaborateurs, etc. Mais une nouvelle étape commence en 2026 : celle de la gouvernance de l’IA RH.
Les organisations qui intègrent l’IA sans cadre de gouvernance se heurtent à des risques multidimensionnels :
- des risques juridiques, notamment en matière de discrimination indirecte ou de violation de la réglementation sur les données à caractère personnel ;
- des risques éthiques, lorsqu’un algorithme opère des décisions sans transparence ;
- des risques sociaux, lorsqu’une machine se substitue à l’humain dans des décisions sensibles.
Face à ces enjeux, la fonction RH doit désormais assurer trois responsabilités claires :
- auditer régulièrement les outils et les algorithmes : critères, biais potentiels, transparence des modèles, etc.
- instaurer des instances de gouvernance interfonctionnelles (RH, juridique, DSI, représentants du personnel) pour réguler l’usage de l’IA.
- assurer une communication pédagogique auprès des managers et des collaborateurs sur les limites et les finalités des outils.
Ce travail n’est pas secondaire : il conditionne l’acceptabilité des technologies, la confiance organisationnelle et la légitimité même des décisions prises au travers de ces dispositifs.
3. Redonner leurs lettres de noblesse aux compétences techniques et opérationnelles
Les débats RH des dernières années ont largement mis en avant les compétences comportementales, ce que l’on appelle trop souvent les "soft skills". Elles sont essentielles, certes, mais leur promotion exclusive a parfois occulté des compétences techniques, métier et opérationnelles qui sont au cœur de la performance réelle des entreprises.
En 2026, plusieurs facteurs convergent pour replacer ces compétences au centre des stratégies RH :
- les tensions structurelles sur certains métiers (soins, énergie, construction, industrie, services spécialisés) ;
- la nécessité d’un pilotage fin des compétences pour assurer la résilience organisationnelle ;
- le besoin d’articuler expertise métier et agilité collaborative.
Les entreprises performantes adoptent aujourd’hui des approches plus intégrées :
- cartographies des compétences fines, actualisées en continu ;
- parcours professionnels valorisant autant l’expertise que le leadership ;
- accompagnement à la montée en compétences au plus près des réalités du terrain.
La fonction RH doit donc évoluer vers l’ingénierie des compétences, et non se cantonner à de simples inventaires administratifs.
4. Hybridation du travail : structurer le télétravail plutôt que le subir
Le télétravail, devenu massivement opérationnel depuis la crise sanitaire, a oscillé entre liberté et désorganisation. Les organisations qui s’en sortent le mieux en 2026 ne considèrent plus le télétravail comme un privilège social ou comme une fin en soi, mais comme un outil organisationnel à articuler à des objectifs clairs.
Ce pilotage structuré repose sur trois principes fondamentaux :
- distinction claire des activités : le présentiel pour les phases de co-création, de décision collective et de socialisation ; le distanciel pour les tâches nécessitant concentration et autonomie ;
- mesure d’impact : indicateurs de performance, de collaboration, et de satisfaction professionnelle contextualisés selon les configurations de travail ;
- accompagnement managérial spécifique : formation des managers à piloter des équipes hybrides, évaluation de la qualité des interactions et prévention des ruptures de liens sociaux.
L’hybridation ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, avec des règles négociées, des rituels partagés et une communication transparente.
5. Soutenabilité humaine : intégrer la santé psychologique dans la performance
La santé psychologique au travail cesse d’être un sujet "soft" : elle devient un indicateur stratégique.
Les signaux sont clairs : burn-out, absences de longue durée, désengagement profond, fluctuation accrue des performances individuelles et collectives… Ces phénomènes ne sont pas des externalités à traiter en marge ; ils sont au cœur de la capacité productive de l’entreprise. La façon dont une organisation prend soin de ses collaborateurs influence directement ses résultats, à court comme à long terme.
Les directions des ressources humaines doivent désormais intégrer des dimensions jusque-là périphériques :
- une analyse fine des charges de travail réelles ;
- des dispositifs de prévention et de soutien psychologique robustes et non stigmatisants ;
- un pilotage des indicateurs de bien-être organisationnel au même titre que les KPI financiers ;
- une prise en compte des parcours professionnels comme des trajectoires humaines, combinant sens, reconnaissance et opportunités de développement.
La soutenabilité humaine n’est pas un luxe moral : c’est un enjeu de performance durable.
6. RH et politique d’entreprise : un rôle élargi, assumé et stratégique
L’un des enjeux les plus structurants de 2026 est la transformation de la fonction RH en un acteur politique interne, au sens noble du terme. Cela signifie que la DRH n’est plus simplement une fonction support, mais un pivot stratégique dans la définition du projet d’entreprise - ses orientations, sa responsabilité sociétale, son attractivité externe.
Ce rôle politique s’exerce sur plusieurs axes :
- articulation claire entre la stratégie d’entreprise et les politiques RH ;
- contribution active aux débats sur l’attractivité des territoires, notamment dans un contexte de tensions démographiques et de mobilité professionnelle accrue ;
- co-construction de politiques d’inclusion réelles et opérantes ;
- pilotage des enjeux de diversité, d’équité et d’appartenance organisationnelle.
Ce positionnement demande de la RH de dépasser des postures techniques pour s’investir pleinement dans les grands choix stratégiques.
Conclusion : 2026, l’année de l’ancrage stratégique des RH
Si les dix dernières années ont été celles de l’adaptation, les années qui s’ouvrent sont celles de la responsabilité. La fonction ressources humaines, loin des promesses technologiques ou des slogans organisationnels, doit aujourd’hui assumer pleinement son rôle de stratège du capital humain.
Ce n’est pas une fonction qui se contente de suivre les contraintes du marché ou la dernière mode digitale. C’est une fonction qui structure l’entreprise, arbitre les tensions, protège la soutenabilité humaine et garantit que les décisions prises aujourd’hui façonnent la performance de demain.
2026 n’est pas une année comme les autres. Elle est celle où les RH - durablement - deviennent un déterminant majeur de la souveraineté organisationnelle. Et ce rôle n’est ni simple, ni naturel : il est choisi, assumé et construit au quotidien.
Geoffrey Fournier
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