Comptabilités vertes : un levier de pilotage stratégique pour des modèles d’affaires durables

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La transformation écologique de l’économie s’opère à travers les stratégies climatiques et la transparence apportée par les rapports de durabilité, mais est-ce bien suffisant ? Ce qui n’est pas compté reste en réalité difficile à piloter.

Depuis le début des années 2000, et particulièrement en France depuis la loi NRE de 2001, les entreprises ont développé des dispositifs de reporting extra-financier pour faire état de leur gestion des enjeux environnementaux et sociaux. Les efforts récents de normalisation, avec notamment la CSRD en Europe, renforcent cette dynamique de transparence en structurant l’information. Ces préoccupations restent cependant le plus souvent périphériques aux organes et aux systèmes de gestion et de décision.

Plusieurs approches de comptabilités écologiques, également appelées comptabilités socio-environnementales, ont été développées pour répondre à cette limite. Leur objectif commun est clair : intégrer directement les enjeux environnementaux et sociaux dans les outils de pilotage économique de l’entreprise.

La comptabilité comme enjeu de durabilité

Dans un modèle de gestion, le gestionnaire est comptable des apports qu’on lui a confiés, qu’il est capable de compter et dont il doit rendre compte. Classiquement pour une organisation, le capital financier est le principal apport pris en compte en gestion. La comptabilité qui en découle permet d’évaluer la performance économique d’une organisation, mais, par construction, n’est pas adaptée pour rendre compte de la dégradation des ressources naturelles ou humaines mobilisées par l’activité.

Or l’entreprise ne fonctionne pas uniquement grâce à ses actifs financiers ou productifs. Elle dépend également d’un ensemble de ressources indispensables : écosystèmes, sols, eau, climat, des femmes et des hommes qui lui apportent leurs compétences.

La dégradation de ces ressources peut entraver à plus ou moins long terme la capacité de l’organisation à créer de la valeur. Ce signal faible n’est pas visible dans les états financiers.

Les comptabilités écologiques cherchent à combler cette lacune. Elles visent à élargir le périmètre d’analyse de la performance de l’organisation en intégrant ses empreintes et ses dépendances aux écosystèmes, c’est-à-dire aux ressources naturelles et humaines.

Les enjeux passent ainsi d’« extra-financiers » à stratégiques. En intégrant ces dimensions dans les outils de gestion, les organisations peuvent mieux limiter leurs impacts sur environnement, anticiper les risques systémiques, orienter leurs investissements et renforcer la résilience de leur modèle d’affaires.

Un champ en structuration : plusieurs modèles de comptabilité socio-environnementale

Les comptabilités écologiques constituent un domaine en pleine évolution, dans lequel plusieurs approches méthodologiques coexistent.

Certaines méthodes s’inscrivent dans une logique de valorisation des externalités environnementales et sociales. Elles cherchent à quantifier et à donner un prix aux impacts afin d’enrichir la lecture de la performance économique. D’autres modèles introduisent la notion de préservation des capitaux, avec des définitions hétérogènes de la notion de capital. Cette distinction est issue de la controverse sur la soutenabilité et les capacités physiques des écosystèmes à perdurer.

Dans une approche en soutenabilité faible, les différentes entités naturelles sont supposées substituables : une dégradation environnementale peut être théoriquement compensée par une création de richesse financière ou un investissement dans une technologie à venir.

À l’inverse, la soutenabilité forte considère que les différents capitaux sont à préserver pour ce qu’ils sont et ne peuvent pas être remplacés. Leur préservation devient alors une condition de la durabilité du système économique.

C’est dans cette seconde perspective que s’inscrit le modèle C.A.R.E.

Le modèle C.A.R.E : une comptabilité fondée sur la préservation des capitaux

Le modèle C.A.R.E (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) présente l’une des propositions les plus structurées de comptabilité écologique intégrée.

Développé par des chercheurs en sciences de gestion et en économie écologique, il repose sur un principe simple mais exigeant : une organisation doit préserver les capitaux qu’elle mobilise pour produire de la valeur.

Trois types de capitaux sont considérés :

  • le capital financier
  • les capitaux humains
  • les capitaux naturels

Dans ce cadre, la performance d’une entreprise peut être considérée comme durable à la condition du maintien de l’état des capitaux au-delà d’un seuil de bon état.

Le modèle C.A.R.E. introduit également une distinction importante entre deux types d’activités :

  • les activités d’exploitation, qui génèrent la valeur économique ;
  • les activités de préservation, nécessaires pour maintenir l’état des capitaux.

Cet éclairage permet de rendre visibles, dans l’analyse économique, les investissements nécessaires à la soutenabilité du modèle d’affaires. Cette approche modifie ainsi la lecture de la performance économique. Une entreprise financièrement non rentable peut alors se révéler soutenable si une partie de ses activités sont significativement dédiées à la restauration et à la préservation des capitaux naturels et humains. Cette mise en lumière pourra lui permettre de négocier le renforcement de sa structure financière.

Un outil de pilotage stratégique pour les organisations

Il permet notamment :

  • d’identifier les capitaux essentiels au fonctionnement du modèle d’affaires ;
  • d’évaluer leur état et des objectifs de préservation ;
  • d’orienter les décisions d’investissement et de transformation.

Dans le contexte actuel de dégradation de la biodiversité, d’intensification des aléas climatiques et des risques réglementaires, ce modèle contribue à renforcer la capacité d’anticipation des entreprises.

Il favorise également un dialogue transversal et nécessaire entre les différentes fonctions de l’organisation — direction financière, direction RSE, contrôle de gestion ou stratégie — autour d’une vision élargie de la performance.

Former les décideurs à ces nouveaux outils

L’appropriation des concepts clés des comptabilités écologiques représente un enjeu important pour les professionnels de la finance, de la stratégie et du reporting.

Comprendre les fondements de ces approches et les différences entre les modèles constitue un atout stratégique.

Dans cette perspective, Lefebvre Dalloz Compétences propose des formations dédiées aux comptabilités socio-environnementales et au modèle C.A.R.E. Elles permettent aux participants d’acquérir les clés de compréhension nécessaires pour analyser les enjeux, manipuler les concepts fondamentaux et identifier les conditions de mise en œuvre dans leur organisation.

La question n’est plus de savoir si la gestion d’une organisation évoluera : elle évolue déjà. La question est de décider si l’organisation souhaite subir cette évolution — ou la structurer.

Dans cette perspective, les comptabilités écologiques pourraient devenir l’un des instruments clés de la gouvernance des organisations au cours des prochaines années.

Rédigé par Christophe Drozo

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