Entre vous & nous – Apprendre en enseignant : une immersion en classe renversée

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Jean-Charles Cailliez Enseignant-Chercheur en biologie cellulaire et moléculaire
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Et si la meilleure façon d'apprendre était d'enseigner ? C’est le pari de la classe renversée, un dispositif pédagogique innovant où les rôles traditionnels s’inversent : les étudiants deviennent les enseignants, et l’enseignant, leur élève. Cette approche collaborative bouscule les codes de la formation et interroge notre rapport au savoir et à l’apprentissage. Rencontre avec Jean-Charles Cailliez, enseignant-chercheur en biologie cellulaire et moléculaire à l'Université Catholique de Lille, et fervent partisan de la classe renversée qu'il pratique au quotidien depuis plusieurs années. 

Comment définiriez-vous la classe inversée et la classe renversée ? En quoi diffèrent-elles ? 

La classe inversée, comme son nom l'indique, est l'inverse d'une classe traditionnelle : les étudiants reçoivent le contenu du cours en amont, le travaillent de leur côté et une fois en classe, posent leurs questions à l'enseignant et font des exercices. C'est une classe collaborative. En d'autres termes, les étudiants font "le cours à la maison" et "les devoirs en classe". Le risque de cette méthode étant que certains élèves ne jouent pas le jeu et arrivent en classe sans avoir travaillé leur cours. 

La classe renversée, quant à elle, consiste à faire travailler les élèves exclusivement en cours. La meilleure façon d'apprendre étant d'enseigner, j'ai décidé de confier à mes étudiants la construction même du cours. Ils en deviennent les enseignants et moi leur seul élève. Au départ, je l'appelais la classe en « do it yourself ». Ce n’est qu’après un an ou deux que l’expression « classe renversée » m’est venue en tête, en constatant que l’on confondait souvent ce que je faisais avec la classe inversée. 

La classe renversée signifie donc que les élèves construisent le cours eux-mêmes. Je leur fournis seulement les titres des chapitres. Ils produisent les contenus, proposent les questions d’évaluation, et tout cela se fait collectivement, en classe. Mon rôle, dans ce dispositif, c’est de les accompagner dans leur travail, d’intervenir régulièrement, comme un élève qui poserait des questions quand il ne comprend pas. 

Et c’est là toute la différence : dans une classe inversée, l’enseignant reste l’expert qui transmet, même si cela se fait en deux temps. Dans une classe renversée, ce sont les étudiants qui deviennent les experts. 

Dans la pratique, comment s’organise une séance de classe renversée ? 

La classe renversée se déroule en séances de deux heures, sans pause. Durant les quinze premières minutes, les élèves sont mis en situation grâce à des exercices en groupes, conçus pour les faire réfléchir et interagir entre eux. Ces exercices changent à chaque séance, de sorte que les étudiants ne sachent jamais à l’avance ce qui les attend. Ils travaillent ensuite en équipe – généralement par six – et disposent d’une quarantaine de minutes pour produire du contenu : rédaction de chapitres, création de schémas, etc. Ils sont entièrement autonomes dans leur organisation. 

Mon rôle, pendant ce temps, est de circuler entre les groupes pour les accompagner, leur proposer des méthodes de réflexion, répondre à leurs questions. Parfois, ils peuvent m'envoyer au tableau pour que je leur explique un mécanisme compliqué. Donc, il arrive que la classe renversée s'interrompe durant dix ou quinze minutes pour repasser en cours magistral. Sauf que là, bien sûr, ils sont attentifs à 100 %. Une fois cette intervention terminée, un nouvel exercice peut être proposé, et les groupes poursuivent leur travail. 

Chaque séance donne lieu à une évaluation : je récupère les productions des groupes (schémas, textes ou questions) et leur attribue des points qui alimenteront des scores, ceux-ci faisant office de système de “rémunération”. La majeure partie du score est collectif : tous les membres d’une même équipe reçoivent le même nombre de points, quel que soit leur niveau d’implication. Des bonus individuels peuvent toutefois être attribués. Ce système favorise la coopération tout en incitant chacun à s’investir. 

En fin de séance, les étudiants évaluent mon cours de manière individuelle et anonyme, selon un principe simple : chacun doit attribuer un “plus” et un “moins”, autrement dit formuler un point fort et un point faible du cours. Cela m’offre un retour direct et exploitable pour ajuster les séances suivantes, améliorer les exercices et maintenir une dynamique constructive. 

De mon côté, je n'ai plus de copies à corriger chez moi, mais des devoirs à faire ! En tant qu’élève de la classe, je dois répondre à leurs questions. Cela se fait soit en direct, soit via l’environnement numérique de travail que nous utilisons. Puisque je ne leur donne aucun contenu de cours, ils effectuent des recherches documentaires, explorent des bibliothèques numériques, consultent des sites de référence ou utilisent l’intelligence artificielle générative (IAG). C’est également un outil que j’emploie, notamment pour répondre à la complexité croissante de leurs questions. L’IAG permet d’accélérer la production et la compréhension, même si son usage comporte des limites : certains étudiants se laissent piéger par ses erreurs, que je corrige ou que d’autres, parmi les étudiants les plus avancés, repèrent. 

Comment la classe renversée transforme la pédagogie ? 

Au début, j'étais convaincu que l'on apprenait mieux grâce aux méthodes collaboratives. Il s'avère que c'est un mythe des neurosciences. D’un point de vue biologique, nous apprenons tous de la même façon. Certains travaux, appuyés par des méthodes scientifiques, tendent à démontrer que le moyen le plus efficace pour apprendre reste le cours magistral, à condition bien sûr que l’enseignant soit pédagogue, que les élèves soient reposés, concentrés et qu’ils puissent poser des questions. 

Le problème, c’est que cette méthode a ses limites : au bout de quinze à vingt minutes, l’attention des étudiants décroche. C’est là que la classe renversée prend tout son sens. Certes, elle ne permet pas de transmettre autant de connaissances que lors d'un cours magistral. Mais elle parvient à mieux engager les étudiants et à renforcer leur motivation. Et surtout, elle favorise un ancrage durable des apprentissages. On apprend peut-être moins, mais on retient mieux.

Avant, quand j'étais un professeur « normal », je transmettais 100 % du cours, et les étudiants n'en retenaient que 75%. Aujourd’hui, ils construisent eux-mêmes ces 75 %. Le résultat est similaire sur le plan quantitatif, mais bien plus riche en termes d’implication. Quant aux 25 % restants, ils ne sont pas perdus : ils deviennent une marge de progression pour ceux qui souhaitent approfondir. La classe renversée ne cherche pas à tout couvrir, mais à faire en sorte que ce qui est appris le soit pleinement. C’est là, selon moi, sa principale force pédagogique. 

Quels sont les bénéfices observés sur l’engagement et la motivation des élèves ? Et sur la rétention des informations ? 

J'observe à la fois du positif et du négatif. La majorité des étudiants, et en particulier ceux qui rencontrent le plus de difficultés, apprécient cette pédagogie. Les élèves qui auparavant décrochaient – environ 10 à 15 % – restent désormais engagés tout au long du semestre. Ils sont valorisés par leur contribution au travail, comprennent mieux, collaborent et ne sont plus isolés face aux exigences du cours. 

En revanche, les très "bons" élèves – ceux à l'aise avec le format académique et qui représentent environ un quart de la promotion – accueillent plus difficilement la méthode. Ce sont généralement des profils qui préfèrent suivre un cours structuré, apprendre seuls et être évalués sur leurs performances individuelles. Mais puisqu'une grande partie des notes est collective, ils finissent par jouer le jeu et, souvent, à apporter leur aide aux autres. 

D'un point de vue purement pédagogique, autrefois, les étudiants en difficulté ne pouvaient pas m'aider : ils étaient perdus. Aujourd’hui, ceux d'entre eux qui contestent ou remettent en question la méthode sont aussi ceux qui disposent des capacités pour m'aider à enrichir la démarche. Je préfère cela à la perte silencieuse d’une partie de la classe. 

La classe renversée n’est pas une méthode élitiste ni sélective. Elle reflète davantage les réalités du monde professionnel, dans lequel chacun, aussi brillant soit-il, doit apprendre à travailler avec les autres, à coopérer, à aider ou à se faire aider selon les situations. Elle permet aussi de changer en profondeur la posture des étudiants face au savoir. Lorsqu’on leur pose une question complexe, leur premier réflexe est de penser que l’enseignant détient déjà la réponse. Or, dans mon approche, je leur explique que je ne l’ai pas toujours. C’est à eux de chercher, de formuler une hypothèse, de produire une réponse. Je découvre ensuite leur travail, je me renseigne à mon tour, et j’apprends avec eux. 

La classe renversée a-t-elle sa place dans les méthodes de formation professionnelle en entreprise, selon vous ? 

La classe renversée peut s’adapter à tous les niveaux et à toutes les disciplines : de l’école primaire au supérieur, en mathématiques comme en économie, en français comme en géographie. Elle trouve également toute sa place en formation continue. 

Dans ce contexte, on ne parle plus vraiment de pédagogie – qui désigne l’accompagnement des jeunes dans l’acquisition des savoirs – mais d’andragogie, c’est-à-dire l’accompagnement des adultes en formation. Il existe aussi un troisième concept, complémentaire, qui est la pairagogie, ou apprentissage par les pairs. Et c’est précisément ce que favorise la classe renversée : les plus avancés aident les autres, chacun apprend avec et grâce aux membres du groupe.

 En formation continue, les apprenants viennent avec des expériences, des niveaux d’expertise différents. Ils ont beaucoup à s’apporter les uns aux autres. Travailler en équipe permet de tirer profit de cette diversité, en apprenant à la fois du formateur et des autres participants. De ce point de vue, la classe renversée s’adapte parfaitement à la formation en entreprise – et même, je dirais, plus facilement qu’en formation initiale. 

De plus, les jeunes sont souvent conditionnés par un système de notation compétitif, centré sur les notes et les classements. En formation continue, l’objectif n’est pas d’être premier, mais de progresser collectivement. Donc oui, non seulement la classe renversée a toute sa place dans les dispositifs de formation professionnelle, mais elle y trouve un terrain particulièrement favorable. 

Pensez-vous que cette méthode a vocation à se généraliser à l’avenir ? Peut-elle transformer durablement le paysage pédagogique ? 

La classe renversée, ou plus largement les méthodes collaboratives (classes inversées, mutuelles, puzzle, flexibles…), existent depuis longtemps, même si on ne les nommait pas ainsi. Je crois que ces pratiques ont un véritable avenir, à condition de ne pas les opposer aux formes plus traditionnelles d’enseignement. Ce n’est pas parce qu’on introduit du collaboratif dans sa pédagogie qu’il faut supprimer le cours magistral. Au contraire, le collaboratif le renforce. Lorsqu’on parvient à susciter l’intérêt, à redonner aux étudiants le goût de comprendre, certains se remettent à lire, à regarder des vidéos, à s’impliquer davantage dans l'apprentissage. Mais il ne faut pas oublier que l’enseignant reste un expert. Il peut faciliter, animer, accompagner, mais il lui faut aussi garantir la rigueur des connaissances transmises.

La classe renversée peut s’appliquer à toutes les disciplines, y compris les plus complexes comme le droit ou la philosophie, à condition de contextualiser et de ne pas la reproduire à l’identique d’un enseignant à l’autre. Un professeur de mathématiques, par exemple, ne pourra pas tout renverser s’il constate que ses élèves ne maîtrisent pas encore les bases. Il devra peut-être commencer par un cours plus traditionnel, puis introduire progressivement des temps de travail collaboratif. 

Ce que je défends, c’est une approche souple, évolutive, ancrée dans les réalités du terrain. Le cours magistral, lui, peut être dupliqué à l’identique. Une classe renversée, non. Elle se pense, se construit, s’adapte. C’est pour cela qu’elle ne remplacera pas tout, mais qu’elle a toute sa place dans l’avenir de l’enseignement – pas comme modèle unique, mais comme levier puissant pour transformer durablement nos manières d’enseigner.

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