Au fil des ans, le métier de responsable formation n’a cessé d’évoluer, au même rythme que le secteur de la formation professionnelle. A travers de nombreuses réformes, mais aussi de l’arrivée des outils numériques, il est passé de gestionnaire à véritable chef d’orchestre stratégique du développement des compétences de l’entreprise. Jacques Bahry, ancien responsable formation, fondateur et président du FFFOD (Forum français des acteurs de la formation digitale) pendant plus de 25 ans, partage sa riche expérience du monde de la formation et retrace l’évolution du métier de responsable formation telle qu’il l’a vécu, au premier rang.
À quoi ressemblait le métier de responsable formation à vos débuts dans ce domaine ?
Ma vie professionnelle a été déterminée par la loi de 1971, la première loi fondatrice de la formation professionnelle[1]. À cette époque, j’exerçais en tant que nouveau responsable formation au sein de la société Claude, spécialisée dans la fabrication et la vente de lampes, qui comptait près de 3000 salariés. Le poste venait d’être créé suite à la nouvelle loi, comme dans beaucoup d’entreprises à l’époque. A part quelques actions locales liées à des besoins très opérationnels dans telle ou telle usine du Groupe, rien n’existait centralement en matière de formation professionnelle, tout était donc à inventer, à créer, en restant toutefois dans les limites de la nouvelle loi, elle-même souvent sujette à interprétations. Mon premier cahier des charges se résumait à un budget alloué fixé par la législation (0,8% de la masse salariale à dépenser en formation, sinon à payer en impôt) et à une pile de catalogues de formation envoyés par des organismes de formation souvent aussi nouveaux que nous. Ce fut une époque passionnante : création d’un nouveau métier, élaboration de nouvelles méthodes, dialogue social spécifique (les commissions formation des CE) où l’on attendait en permanence un nouveau décret, une nouvelle circulaire qui pourrait préciser le cadre de ce que nous pouvions ou ne pouvions pas faire. Très vite, les premiers GARF (groupements d’animateurs et de responsables formation) se sont développés car à cette époque les services formation étaient isolés des autres services de l’entreprise, par la spécificité nouvelle de leur mission et par ce cadre légal spécifique ni connu ni reconnu par la majorité de l’entreprise. De ce fait leur quasiment seule possibilité d’échanges professionnels étaient avec des collègues responsables de formation, d’autres entreprises. La formation comme les métiers qui lui étaient attachés étaient considérés comme “à part”.
Entre cette première expérience et aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé selon vous ?
Presque tout. La formation est progressivement devenue un outil pour la gestion des ressources humaines de l'entreprise. Ce n’était pas réellement le cas au départ, ou alors de très loin, mais de lois en lois, la formation s’est transformée en outil de développement des compétences. Bien sûr, c’est un changement parmi tant d’autres. On peut également noter que la formation continue, qui était pendant longtemps réservée aux adultes actifs, salariés ou demandeurs d’emploi ,s'est rapprochée de la formation des jeunes, avec notamment le développement de l’alternance puis de l’apprentissage. Un autre point important, selon moi : l’arrivée dans les années 90 du concept de compétences. Dans les années 70 et 80, une partie de la formation était tournée vers l’objectif du développement des qualifications, encouragée par les partenaires sociaux. Puis, lorsque le MEDEF (mouvement des entreprises de France) a mis en avant, au-milieu des années 90, le concept de compétences qui définit un savoir ou savoir-faire prouvé par l’action, la formation est devenue un levier de développement des compétences, plus que des seules qualifications.
Enfin, la dernière évolution qu’il convient de mettre en perspective est celle du lien progressif qui s’est tissé entre la formation et le travail lui-même. Dans la loi de 1971, la grande crainte des législateurs de l’époque était que les entreprises profitent du temps consacré à la formation pour faire de la production. Aujourd’hui, à l’inverse, plus la formation s’ancre en situation de travail, plus on la considère, et justement, comme pouvant être efficace. L’itinéraire qui va des formations-actions, aux chantiers-écoles, aux pédagogies de l’alternance et de l’apprentissage, et désormais la reconnaissance de la FEST (formation en situation de travail) comme modalité de formation reconnue mériterait tout un livre !
D’après vous, comment la loi Avenir de 2018 a-t-elle impactée le métier de responsable formation ?
La loi de 2018 a élargi le spectre des moyens de formation et a notamment légitimé l'utilisation du numérique en matière de formation. L'histoire du développement, très progressif et presque timide, de l'utilisation des outils numériques en formation est longue. Aujourd’hui encore, ces derniers ne sont pas totalement reconnus puisque des problèmes subsistent dans la pratique, notamment quant à la rémunération, par certains financeurs, des apprenants dont il peut leur sembler difficile, malgré les textes, de prouver la présence en formation, quand elle a lieu à distance. Toutefois, depuis la crise de la Covid-19, il devient vraiment archaïque d’exclure le numérique des outils « normaux » de formation.
De quelle manière les outils numériques ont transformé le rôle du responsable formation ?
Premièrement, le numérique a apporté un nouveau champ lexical auquel les professionnels de la formation ont dû s’adapter. Je pense notamment au terme de “digitalisation” que l’on peut facilement confondre avec le fait de prendre un programme de formation et de le transposer en digital. Or, en réalité, les outils numériques imposent une réingénierie complète de l’action de formation en repartant des objectifs pédagogiques, du profil pédagogique des apprenants et des caractéristiques techniques qu’offrent l’environnement. Ce que je n'aime pas dans le terme de digitalisation, c'est qu'il gomme justement cette notion de réingénierie. Pour utiliser pleinement les capacités qu’offre l'ensemble des outils numériques à la pédagogie, il faut avoir le courage et le professionnalisme de faire une réingénierie complète des dispositifs.
Je pense également que le métier de responsable formation n’est qu’au début de sa transformation. Le virtuel déjà, mais surtout l’arrivée fulgurante des outils d’intelligence artificielle, tels que Chat GPT ou encore Midjourney, vont absolument révolutionner le monde de la formation et tous nos métiers. Ils ont déjà commencé à le faire, très vite, voire trop vite, car les compétences des formateurs et des experts ont beaucoup de mal à suivre.
De quelle manière le rôle du responsable formation a évolué au fil des ans ? Est-il devenu selon vous un stratège de l'entreprise ?
Dans l'ensemble, la formation est entrée dans le giron des ressources humaines. Pendant très longtemps, les responsables formation, et j’en fait partie, ont eu une posture très confortable en entreprise. Nous avions notre petit monde – avec nos propres lois, nos propres budgets, nos propres dialogues sociaux – très déconnecté du reste de l’entreprise. Avec le temps, le service formation s’est rapproché des ressources humaines et la formation est devenue un outil de gestion des compétences. Elle ne doit pas être à part, mais au contraire, elle doit s’intégrer pleinement à la politique générale de l'entreprise.
Aujourd'hui, les entreprises ont un tel besoin de s'adapter, de s’améliorer et de développer en permanence les compétences de ces ressources humaines à tous les niveaux que le responsable formation est obligé d'être intégré réellement à la politique de l'entreprise. Le responsable formation d’aujourd’hui doit également suivre les évolutions technologiques, s'intéresser à la pédagogie et être proactif.
Pour élargir mon discours au paysage de la formation dans son ensemble, une autre évolution majeure depuis 1971, est le rôle croissant des branches professionnelles dans le dialogue social sur la formation. Au départ, le dialogue social national se tenait au niveau interprofessionnel tandis qu’aujourd'hui, chaque branche professionnelle détermine ses priorités, ses financements, bref sa politique de formation en fonction de ses besoins, c’est-à-dire les besoins de ses entreprises et de ses salariés.
Dans les années à venir, quel sera le rôle du responsable formation, selon vous ?
Le responsable formation ne doit pas se laisser enclaver dans l’entreprise. Il doit, au contraire, se situer au cœur de l’activité de l’entreprise. La formation et les ressources humaines doivent être intégrées à la mission des managers de terrain comme à celle des différentes directions et de la direction générale. De nombreuses entreprises tentent de le faire, mais ce n’est pas facile. En cas de licenciement pour faute, par exemple, la hiérarchie directe devrait être en mesure de régler le problème, mais les questions de prud'hommes et les lois étant tellement complexes, et les erreurs de procédure si coûteuses, que les entreprises préfèrent confier ces sujets à des spécialistes du droit du travail. En formation, c’est pareil ! Certes l'entreprise a besoin d'experts dans tous les domaines, mais il ne faut pas que cette expertise nous amène à retirer à la hiérarchie son rôle fondamental de conseillé et d’accompagnateur de la formation et de la progression en terme de compétence de ses salariés, que jamais le service formation ne pourra tenir à sa place.
Auriez-vous un conseil pour les responsables formation ?
J’aimerais leur conseiller de s’intégrer le plus possible, comme un outil stratégique à la politique de la direction générale, pas simplement à la politique de la DRH, car cette dernière est elle-même souvent surmenée par les problèmes juridiques. Le responsable de formation doit acquérir lui-même une grande compétence des problèmes, mais aussi des ambitions, de son entreprise, car aujourd’hui les plus grands problèmes de l’entreprise sont humains et concernent le plus souvent les compétences des équipes, et les freins aux ambitions de l’entreprise sont aussi, le plus souvent, d’abord des problèmes de compétences.
Monsieur ou madame « formation 2023 », vous avez un métier passionnant et vous êtes la clé de l’avenir !
[1] La loi du 16 juillet 1971, dite loi Delors, a défini les fondements de la formation professionnelle continue telle que nous la connaissons aujourd’hui, notamment en obligeant les entreprises de plus de 10 salariés à participer au financement des actions de formation.
Articles les plus lus
Articles les plus récents
Inscription à la newsletter