[Le regard sur la rentrée de…] Virginie Marques, Cezam : "Les CSE peuvent redonner du sens à leur action en impliquant davantage les salariés"

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Directrice depuis dix ans du réseau inter-CSE Cezam de la région du grand Est, Virginie Marques s'apprête à passer la main dans quelques mois. L'occasion de lui demander de porter un regard sur la rentrée des CSE mais aussi sur l'évolution des représentants du personnel ces dernières années.

Pourriez-vous nous dire un mot sur Cezam Grand Est, qui est une association régionale inter-CSE ?

Je fais partie depuis 25 ans de Cezam Grand Est, qui résulte de la fusion en 2018 de l'Ircos avec Cezam Lorraine Champagne-Ardennes, et j'en suis la directrice depuis dix ans. Notre association fêtera ses 40 ans l'an prochain, et 2025 marquera aussi le 80e anniversaire de la création du comité d'entreprise ! Nous comptons 16 salariés qui travaillent au service de 250 adhérents, des CSE et des amicales du personnel, surtout implantés en Alsace et dans le bassin de Nancy. Nous proposons aux CSE toute une série d'activités sociales et culturelles, mais au départ, notre activité était centrée sur la formation des élus et des représentants du personnel, et cela reste notre activité phare, qui mobilise 4 salariés. Nous sommes agréés par la Dreets (direction régionale du travail) pour dispenser des formations CSE et SSCT (santé, sécurité et conditions de travail).

Voyez-vous des changements dans les demandes de formation des CSE ?

Nous sommes fortement sollicités après les renouvellements des CSE pour les formations CSE et SSCT. Et depuis deux à trois ans, nous observons une montée des demandes de formation en matière de santé au travail, c'est un sujet qui préoccupe beaucoup les équipes des CSE. Cette année, je vois aussi beaucoup de demandes de formation inter-CSE. Contrairement aux formations intra-CSE qui permettent de former tous les membres CSE d'une même entreprise, là, ce sont des élus souvent isolés, qui viennent de petites entreprises différentes. L'accès à la formation de ces élus est donc une bonne nouvelle.

Du fait du renouvellement des membres des CSE, les besoins de formation sont importants

Nous organisons également d'autres sessions thématiques : les formations de trésorier et de secrétaire qui permettent d'aller plus en détail sur le fonctionnement de l'instance, la formation référent harcèlement sexuel et agissements sexistes, etc. Il y a encore beaucoup de membres de CSE élus il y a un an et qui vont suivre dans les prochains mois des formations de base, mais ce n'est pas si étonnant. Nous n'en sommes jamais qu'à la deuxième mandature CSE. Et la première mandature a découragé pas mal d'élus du fait de l'ampleur des missions et du travail que représente le CSE, et ces élus ont aussi dû affronter la crise du Covid et le télétravail massif, des sujets auxquels ils n'étaient pas préparés. Cela a provoqué un grand renouvellement des élus, que j'estime au moins à un tiers, d'où les besoins de formation...qui se réalisent lorsque les élus trouvent des disponibilités.

Vous avez annoncé votre départ prochain de l'association...

En janvier 2025, en effet ! D'ici là, je participe à la recherche de mon successeur dont j'accompagnerai les premiers pas. Je vais en effet créer ma société autour de l'événementiel, pour le monde de l'entreprise, autour d'expériences sensorielles intégrées dans les démarches RSE (responsabilité sociale et environnementale).

Au regard de votre expérience et de votre connaissance du monde des CSE, quel regard portez-vous sur cette rentrée ?

Les CSE ne nous parlent guère des événements politiques de cette rentrée, ils sont beaucoup plus sur le quotidien, et aussi sur des questions émergentes comme l'intelligence artificielle. Ce qui me frappe quand je vais sur le terrain pour rencontrer les équipes CSE, et j'y vais souvent car cela permet de nourrir la stratégie de l'association, c'est plutôt la question du sens et de la performance qui traverse les CSE.

La pression des salariés sur le pouvoir d'achat se fait parfois au détriment du sens de l'action du CSE

Je m'explique. Les salariés demandent aux élus de CSE d'être performants, ils attendent beaucoup d'eux, et d'abord en matière de pouvoir d'achat et d'activités sociales et culturelles, d'outils et d'accessibilité pour les bons d'achat par exemple. Cette pression se fait parfois au détriment du sens de l'action du CSE. Les élus, qui sont eux-aussi confrontés comme salariés aux exigences professionnelles des employeurs, éprouvent des difficultés à définir des priorités pour leur comité. Or un CSE doit définir et mener une politique sociale et culturelle, et trouver un équilibre sans se laisser embarquer par toutes les attentes des salariés. Mais c'est très difficile, je le sais bien. D'ailleurs, quand je soutiens cette idée de politique sociale devant des élus, je vois bien que j'en perds beaucoup !

Que leur dites-vous pour les convaincre ?

Nous ne nous positionnons pas comme une plateforme de billetterie, même si c'est la partie la plus visible de notre activité. Nous existons pour apporter aux CSE de l'accompagnement, du temps, et de l'expérience. Nous leur proposons de travailler ensemble en commission afin de permettre au CSE de rester un acteur de sens au sein de l'entreprise, pour créer du lien social, de la qualité de vie au travail, des découvertes culturelles, etc.

La communication est le nerf de la guerre

Il s'agit par exemple de faire en sorte que la permanence du CSE ne soit pas qu'un simple lieu de distribution de billetterie, mais un lieu de vie, qui place le CSE comme un acteur social dans l'entreprise. Comme nous travaillons depuis toujours sur ces sujets que certains CSE ont un peu perdus de vue, nous sommes bien placés pour les inciter à retrouver ce chemin. Quand les élus se plaignent de n'être vus par les salariés que comme des distributeurs de bons d'achat, nous leur répondons qu'il leur appartient de renverser la tendance. Et la communication est le nerf de la guerre.

Comment voyez-vous le CSE de demain ?

Pas comme celui d'aujourd'hui ! Actuellement, d'un côté vous avez des élus qui manquent de temps pour réfléchir et agir, et de l'autre côté, vous avez des salariés qui peinent à identifier le CSE comme un véritable acteur social dans l'entreprise, avec une distance qui se creuse entre les deux.

Comment changer les choses ?

Plutôt que de mettre en place une politique d'activités dans son coin, le CSE pourrait essayer d'associer les salariés afin de les impliquer dans la création et le choix de ces activités. En quelque sorte, passer de l'info descendante à une sorte de co-construction. Car la nouvelle génération de salariés est plutôt dans la recherche d'une forme de liberté : si un jeune est là depuis six mois et qu'on lui dit de s'engager pour 4 ans dans un mandat, pas sûr qu'il soit très intéressé. En revanche, si on lui demande ponctuellement de s'investir sur un projet d'activité ou d'événement qui lui tient à coeur, ça pourra l'intéresser. Et le CSE sera gagnant.

Cela peut se concevoir pour le CSE. Mais la vie syndicale repose sur un engagement pérenne, non ?

Bien sûr, mais les syndicats ont d'ailleurs beaucoup de mal à mobiliser. Il y a des questions de fond à se poser. Doit-on attendre que les jeunes s'adaptent à un système vieillissant, ou ne faut-il pas plutôt se demander comment les attirer ?Ces jeunes ont beaucoup à nous apprendre.

Ce sont les jeunes qui apportent le changement

Ce ne sera pas simple, il faudra faire cohabiter plusieurs générations, mais pourquoi le CSE ou les syndicats se priveraient-ils de ces nouvelles forces ? Il y a un danger à ce que les membres d'une instance représentative du personnel ne soient plus perçus que comme des redistributeurs ou comme des gens qui sont tout le temps en réunion...Pour moi, les priorités que pourraient se donner les CSE pour cette rentrée, ce serait de retrouver du sens à leur action, y compris sur le plan des activités sociales et culturelles, et d'associer davantage les salariés à leur action en tenant compte des évolutions du marché du travail et donc des générations nouvelles. N'oublions quand même pas que ce sont les jeunes qui amènent les changements de comportement !

La façon dont les élus appréhendent leur rôle et leur action a-t-elle changé ?

Il y a quelques années, les élus hésitaient moins, je trouve, à tenter des choses, à être novateurs, à proposer de nouvelles activités. Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de prudence. Sans doute du fait de la pression des attentes du plus grand nombre de salariés, mais aussi du manque de temps dont disposent les élus. Nous-mêmes en tant qu'association avons vécu ce changement : il y a dix ans, notre discours était de construire notre programme avec nos adhérents. Depuis, on a compris qu'il fallait être en capacité de faire pour eux.

Que retenez-vous de toutes ces années au contact des élus du personnel ?

Quand vous portez un projet associatif qui ne vit pas de subventions mais d'adhérents payants, vous traversez parfois des moments difficiles, car vous devez sans cesse chercher à fidéliser, à vous développer, à générer des activités, et ce dans un univers de plus en plus concurrentiel. Mais vous avez quand même des équipes d'adhérents qui sont restées fidèles à l'esprit initial, qui consiste à favoriser le sens de l'action collective, de contribuer aussi au développement local de nos partenaires de loisirs et de culture.

Nous avons réussi à rester performant sans compromettre le sens de notre action

Nous avons réussi à rester performant sans compromettre le sens final. Ce qu'un CSE peut dire à un employeur, comme "la performance ne va pas sans le sens et les valeurs", et bien il peut aussi s'en emparer lui-même ! Nous avons travaillé sur des très beaux projets. Par exemple, cette année, c'est nous, à Strasbourg, qui allons accueillir en octobre la remise du prix du roman Cezam : 120 lecteurs venus de toute la France vont mettre en valeur des auteurs méconnus, grâce à notre réseau et au relais des CSE qui ont incité les salariés à participer à l'aventure.

Je retiendrais beaucoup d'échanges avec les CSE

Autre exemple : nous participons aux permanences organisées par certains CSE à l'heure du déjeuner, afin d'épauler les équipes en échangeant avec les salariés sur les voyages, les vacances, la culture. De toutes ces années, je retiendrai aussi les échanges lors de nos assemblées générales, avec de très beaux moments. Le dernier bon moment, c'était la semaine dernière quand j'ai annoncé lors de l'assemblée générale mon départ, qui a été reçu avec beaucoup de bienveillance.

 

Bernard Domergue

Rédacteur en chef au sein des Editions législatives
 

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