Evaluer et prévenir les risques liés à la digitalisation

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Le développement des intelligences artificielles génératives ne doit pas faire oublier le mouvement de fond qui traverse les organisations depuis plus d’une décennie : la numérisation des processus de travail. Le recours massif aux outils digitaux peut profondément transformer le travail et ses conditions d’exécution, avec des effets ambivalents : s’ils peuvent améliorer les conditions de travail, ils peuvent tout autant augmenter l’exposition des salariés à des facteurs de risques professionnels. 

Quels sont les liens entre numérisation, santé-sécurité et travail ? 

La numérisation des processus de travail est souvent perçue comme une opportunité d’accroître l’excellence opérationnelle. Elle peut contribuer à améliorer les conditions de travail physiques (par exemple via l’automatisation de certaines tâches) ainsi que la communication avec les collègues ou encore avec les clients. Selon les situations, les technologies numériques permettent d’accroître la flexibilité et l’autonomie ou encore d’optimiser la gestion de la charge de travail. 

En outre, l’utilisation de capteurs connectés ouvre la porte à une surveillance permanente de la santé au travail. Ainsi, selon l’enquête Eurobaromètre de l’Agence Européenne pour la Santé et la Sécurité au Travail, 14% des salariés français déclarent que les outils digitaux sont utilisés dans la surveillance de leur environnement pour détecter une éventuelle dégradation de leurs conditions de travail (bruit, présence d’agents chimiques ou de poussières, etc.) et 3% sont équipés de dispositifs permettant de surveiller des indicateurs de santé (rythme cardiaque, pression artérielle, etc.). Cela confirme que les technologies numériques ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi et que c’est leur usage qui détermine leur intérêt (ou degré de préoccupation) vis-à-vis de la santé-sécurité au travail. Toutefois, à côté de ces améliorations, la numérisation peut créer de nouvelles épreuves pour les salariés et la prévention des risques professionnels. 

Numérisation et intensification du travail 

Les données de l’enquête européenne montrent que plus de 50% des salariés français déclarent que les technologies numériques déterminent la vitesse ou le rythme de leur travail. Cela peut constituer un facteur de contrainte et/ou une perte de la ressource psychosociale qu’est l’autonomie au poste de travail pour déterminer son propre rythme et le faire varier. Ainsi, pour plus de 30% des travailleurs interrogés, certaines tâches du travail quotidien sont automatiquement transmises via les outils numériques. Toutefois, ils ne sont que 11% à penser que leur autonomie en est effectivement réduite. 

De plus 40% d’entre eux estiment que ces outils renforcent leur surveillance. Environ un quart déclarent être évalués par des tiers (collègues, clients, etc.) via une application ou que les outils digitaux servent à suivre leur travail ainsi que leur comportement.

33% des travailleurs français interrogés ont reporté que ces outils contribuent à augmenter leur charge de travail (exposant ainsi à une surcharge de travail potentielle, notamment du fait d’une surcharge d’information à traiter). Enfin, ils sont 37% à estimer que ces outils les conduisent à travailler davantage seuls, ce qui peut alimenter un sentiment d’isolement. 

Ces résultats indiquent qu’une part non négligeable des travailleurs peut être exposée à une augmentation des facteurs de risques psychosociaux. Ces facteurs, quand ils impliquent davantage de mouvements répétitifs ou des postures assises prolongées, peuvent également favoriser l’apparition de troubles musculosquelettiques. De plus, l’augmentation de l’intensité du travail résultant de certaines formes de numérisation des processus de travail peut s’aggraver d’un brouillage des frontières entre la vie professionnelle et la vie personnelle (du fait de la difficulté à se déconnecter). Toutefois, l’apparition de ces facteurs de risque n’est pas automatique. 

Afin d’intégrer de façon positive ces technologies dans le travail quotidien, il est souhaitable d’organiser une concertation préalable à l’introduction d’outils digitaux avec les salariés concernés et les représentants du personnel. Cette concertation peut se poursuivre par une phase d’expérimentation permettant d’opérer des ajustements. Et n’oublions pas l’intégration de ces facteurs de risque dans le document unique de l’évaluation des risques professionnel ! 

Stéphan Pezé 

Consultant-formateur Santé et Sécurité au Travail et QVCT 

Intervenant pour Lefebvre Dalloz Compétences 

Auteur de Les risques psychosociaux : 30 outils pour les détecter et les prévenir

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