Learning experience, technologies immersives, open badges, outils d'intelligence artificielle… Les innovations vont bon train en formation professionnelle. Anne-Cécile Poilvert, déléguée générale de Edtech Grand Ouest, nous livre son regard aiguisé sur les modalités pédagogiques dites innovantes, avec toujours un objectif : offrir aux apprenants une réelle expérience d'apprentissage, engageante et efficiente.
Learning experience : et si on commençait par une petite définition ?
La learning experience, ou expérience d'apprentissage en français, est avant tout une démarche, une expérience personnelle, vécue différemment par chaque individu. Elle oblige à agir, à réfléchir, à penser et à ressentir tout au long de son déroulement. Avec la learning experience, on entre dans un espace-temps où dès le début, on est emporté dans un processus destiné à l'apprentissage. Apprentissage qui se fait à travers des sensations, des réflexions ou encore des interactions.
L'idée principale d'une learning experience est qu'à la fin, on ait appris quelque chose. Cela peut signifier avoir compris un concept, découvert de nouvelles perspectives sur un sujet, ou avoir acquis de nouvelles compétences. L'objectif est de sortir de cette expérience avec une vision élargie et un sentiment de croissance personnelle. Cette expérience peut continuer à résonner chez l'individu bien longtemps après sa conclusion, permettant de nouvelles découvertes et perspectives.
Mais prenons un exemple pour en simplifier la compréhension : une learning experience peut consister à mettre un apprenant dans une situation de travail définie, et de le confronter à une problématique à résoudre. On place alors cet apprenant dans un contexte réaliste et l'expérience consiste à lui faire résoudre le problème ou comprendre un concept. Cela implique de le faire interagir, tester des solutions, et parfois même, de le confronter à des situations délicates. C'est cette immersion dans une situation quasi réelle qui crée la learning experience.
Quelles sont, selon toi, les modalités pédagogiques les plus innovantes ?
Tout d'abord, il faut définir ce qu'est l'innovation. À ce jour, il n'y a pas réellement de consensus sur la définition. Mais l'idée, quand même, c'est de faire quelque chose de nouveau, qui n'a jamais été fait avant. En ce sens, j'apprécie particulièrement le système d'open badges, initié par la Fondation Mozilla en 2011 – ce qui n'est pas nouveau – mais qui prend de plus en plus d'essor ces dernières années. Il s'agit de badges numériques, que tout le monde peut créer, et qui permettent de reconnaître et de valoriser les compétences des apprenants, formelles ou informelles (par exemple, des soft skills), qui ne seraient pas forcément validées par les centres de formation "traditionnels". Chaque badge est associé à des informations personnelles sur l'apprenant : nom, prénom, compétences, centre de formation, etc.
Ce que je trouve intéressant avec ce concept, c'est le processus de réflexivité qu'il entraîne : l'apprenant va ainsi prendre conscience de ce qu'il sait faire, de ce qu'il a appris, et donc de ce qu'il est capable de faire à partir de telle ou telle compétence. De plus, les open badges peuvent être mis en avant sur les CV des salariés et en entretien. Évidemment, il y a aussi un enjeu de reconnaissance des open badges. Ces derniers, pour être réellement impactants, doivent être validés et reconnus par les entreprises, les recruteurs, les centres de formation et le marché du travail en général. C'est le concept d'endossement.
Ces modalités innovantes sont-elles forcément les modalités les plus engageantes pour les apprenants ?
Innovation et engagement sont deux concepts distincts. S'il n'y a pas de consensus sur la définition de l'innovation, celle de l'engagement, en revanche, est très claire. L'engagement, c'est l'implication de l'apprenant dans son processus d'apprentissage. Un apprenant désengagé n'apprend pas. Quand on crée un parcours de formation, il doit obligatoirement être engageant, là où l'innovation est plutôt un levier au service de l’engagement, si elle est bien conçue. Il est possible de réaliser d'excellentes formations sans qu'elles soient particulièrement innovantes. Toutefois, lorsqu'il s'agit d'innover en formation, il est crucial de placer la question de l'engagement au cœur. Sans engagement, même les formations les plus intéressantes sur le papier peuvent échouer dans la pratique.
De quelle manière les innovations pédagogiques permettent-elles de mieux engager les apprenants ?
Les innovations pédagogiques, en particulier avec l'avènement de l'intelligence artificielle, offrent des opportunités considérables pour les formateurs. Par exemple, certains outils d'IA peuvent servir d'assistants pédagogiques dans la conception de plans de cours et la création d'activités adaptées à l'âge et au niveau d'expertise des apprenants. Ces outils permettent aux formateurs d'être plus pertinents dans leur proposition pédagogique en les aidant à générer des idées, proposer des solutions précises et d'innover dans leur manière d'enseigner. C'est particulièrement utile pour les formateurs externes qui ont souvent peu de temps et d'informations sur leurs apprenants.
Il est crucial de noter que la technologie seule ne suffit pas. C'est l'utilisation réfléchie de ces outils par les formateurs, avec une bonne connaissance de leur métier, qui rend l'enseignement plus engageant. Les formateurs doivent intégrer leur expertise et leur touche personnelle pour accéder à la plus-value de ces innovations technologiques.
Par ailleurs, il existe des outils très spécifiques comme les estimateurs de charge de travail des étudiants, qui jouent un rôle significatif. Ces outils aident les étudiants à comprendre combien de temps ils vont consacrer à l'apprentissage de chaque module ou compétence. Cela les aide à se projeter et à mieux s'organiser, réduisant ainsi le risque de décrochage en leur offrant une vision claire de leur parcours d'apprentissage.
La réalité virtuelle, ou augmentée, en formation : simple effet de mode ou réels bienfaits pour l'apprentissage ?
Personnellement, je trouve que les technologies immersives peuvent être vraiment incroyables, si elles sont utilisées à bon escient. Elles offrent aux apprenants la possibilité de vivre de réelles expériences, qu'ils n'auraient pas pu vivre sans. Je pense notamment aux technologies qui permettent de découvrir certains métiers. Pour les métiers de la mer, par exemple, un projet de réalité virtuelle a été mis en place, dans des zones où les espaces marins sont difficilement accessibles. Ici, la réalité virtuelle permet d'embarquer les apprenants, de les immerger et de leur faire ressentir ce que c'est concrètement de travailler en mer. Chose beaucoup plus difficile à faire à travers une simple vidéo.
Au-delà de la découverte, les technologies immersives sont également efficaces pour sensibiliser sur des problématiques sociales, comme les violences conjugales. Être virtuellement placé dans la peau d'une victime ou d'un témoin dans une situation de violence offre une compréhension et une empathie difficiles à atteindre par d'autres moyens. Cela rend la situation plus tangible et aide les apprenants à réagir de manière plus appropriée dans des situations réelles. De même, pour les formations où il y a une prise de risque, comme la médecine ou la mécanique, les technologies immersives permettent de s'entraîner de manière répétée et sécurisée. Les étudiants en médecine peuvent pratiquer des procédures complexes plusieurs fois sans risque, tandis que les mécaniciens peuvent explorer des pièces de moteur sous tous les angles. Dans ce genre de situation, les technologies immersives offrent une précision et une sécurité accrues, parfois même supérieures à la réalité.
Toutefois, j'aimerais souligner que la pertinence de ces outils dépend de l'objectif pédagogique, du contexte d'apprentissage et du matériel disponible. Bien qu'il y ait un effet de mode autour de la VR et de l'AR, leur utilisation doit être justifiée par un réel intérêt pédagogique. Sans cela, leur emploi devient inutile.
As-tu des exemples concrets de modalités / méthodes pédagogiques un peu "hors du commun" ou "inédites" qui méritent davantage d'attention ?
EdTech Grand Ouest est partenaire du Learning Show, un événement rennais axé sur l'innovation pédagogique. Au fil des ans, j'ai eu la chance d'assister à des ateliers et expériences qui bousculent les modes d'apprentissage traditionnels. Un atelier en particulier m'a marqué : animé par une experte en inclusion et plus particulièrement dans l'accompagnement des personnes « dys » (dyslexiques, dysgraphiques, dysorthographiques, dyscalculiques, etc.). Cet atelier permettait aux participants de se glisser dans la peau de personnes sujettes à ce type de difficultés, via des mises en situation. Par exemple, pour comprendre la dysgraphie, les participants devaient enfiler des gants de boxe et tenter de reproduire un dessin. Là, on est pleinement dans la learning experience.
Un autre exemple intéressant vient de la Rennes School of Business, où les élèves ont suivi un cours sur la cybersécurité avant d’aller enseigner ces techniques à des entreprises, des structures et des hôpitaux. Cette méthode repose sur le principe de l’apprentissage par l’enseignement. En endossant le rôle de professeur, les élèves consolident leur propre compréhension du sujet de manière significative. Cette approche renforce l'ancrage mémoriel et engage activement les étudiants, car ils doivent être pleinement impliqués pour transmettre efficacement leurs connaissances.
Un conseil pour aider les décideurs formation à choisir LA bonne modalité pour leurs apprenants ?
Mon premier conseil sera de ne pas se limiter à une seule modalité pédagogique, mais d'opter plutôt pour une approche multimodale. Chaque apprenant est différent. Certains vont exceller en travail de groupe, tandis que d'autres préfèreront travailler seuls. Certains apprenants sont plus performants en utilisant des supports écrits, d'autres en passant par l'oral. Il y a aussi ceux qui se sentent plus motivés en présentiel et ceux qui, étant peut-être plus introvertis, sont plus à l'aise en distanciel. La multimodalité permet de donner à chaque étudiant l'opportunité d'apprécier et de s'engager pleinement dans l'apprentissage à différents moments.
Par exemple, pour enseigner la gestion des conflits en milieu de travail, il ne suffit pas de demander aux étudiants de lire un article. Il est nécessaire d'intégrer des mises en situation et des jeux de rôle. Chaque objectif pédagogique et chaque contexte d'apprentissage doivent être soigneusement analysés et pensés selon l'objectif pédagogique afin de choisir la modalité la plus appropriée. Cette réflexion doit être constante, et la manière d'enseigner doit être régulièrement remise en question et adaptée en fonction des groupes d'apprenants.
Et puis, mon second conseil consiste à s'inspirer des principes de la psychologie cognitive. J'ai récemment discuté avec un expert en psychologie cognitive qui soulignait que l'apprentissage de nouvelles notions nécessite environ huit heures au cerveau pour qu'il prenne ses repères. Ainsi, lorsqu'une journée de formation est planifiée, il est plus efficace de répartir l'apprentissage sur deux demi-journées séparées par une nuit. Par exemple, organiser une session théorique l'après-midi, suivie de la mise en pratique le lendemain matin, sera plus efficace. Les sciences cognitives ont beaucoup à nous apprendre et leurs enseignements peuvent parfois être mis en pratique très simplement, sans outil particulier.
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