Dans un contexte de défis environnementaux et sociétaux croissants, la transition vers une économie circulaire et durable devient impérative pour les entreprises. Cette évolution nécessite non seulement des adaptations structurelles, mais surtout un investissement dans le développement des compétences. Les propos de Florent Curel, Responsable du Club de la Durabilité & Responsable d’équipe au sein de l'association Halte à l'Obsolescence Programmée.
Un peu de contexte pour commencer… Quels sont les principaux enjeux environnementaux actuels ? Et sociétaux ?
Le dérèglement climatique. Nous sommes progressivement en train de franchir les limites planétaires[1] et de dérégler les fonctionnements biochimiques de la Terre, mettant en péril nos sociétés. Sans parler de l'accumulation massive de déchets et le manque croissant de ressources naturelles.
Ces défis environnementaux sont principalement dus à nos modes de vie et à nos modèles économiques. L'économie linéaire, axée sur la production et la consommation à usage unique, montre ses limites face à la nécessité croissante de durabilité et de préservation des ressources. Ainsi, la transition vers une économie circulaire, privilégiant le réemploi, la réparation et la réutilisation des produits, apparaît comme une nécessité absolue.
Les entreprises, conscientes de ces enjeux, commencent à prendre des mesures pour adapter leurs pratiques. De plus, des réglementations sont petit à petit mises en place, aux niveaux français et européen, pour les encourager dans ce sens. En tant que responsable du Club de la durabilité[2], j'observe très clairement cette volonté des entreprises à se lancer dans des business modèles durables. Il y a une véritable prise de conscience des enjeux environnementaux, même dans les grandes entreprises. Le greenwashing en est l’un des symptômes : cette pratique est évidemment à combattre mais démontre qu’il y a bien un enjeu stratégique, compris par tous, à mettre en place des actions écoresponsables et travailler son image de marque en ce sens.
Quelle place tiennent les compétences dans la transition vers le monde de demain ?
Les compétences sont – et seront – cruciales pour assurer les transformations. La prise de conscience croissante de l'existence de nombreux "bullshit jobs" met en lumière la nécessité de réinventer des métiers directement utiles et productifs pour répondre aux défis écologiques et sociaux. Cette réinvention passe inévitablement par la formation.
Prenons en exemple certains secteurs d'activité, comme celui de la réparation, la nécessité de former davantage de professionnels est indéniable. Il y a un véritable fossé entre le nombre de techniciens formés et le nombre d'appareils à réparer. Mais aucun métier ne sera épargné. Le secteur de la communication et du marketing va également être bouleversé par la transformation environnementale. On peut très bien imaginer que dans quelques années, au lieu de convaincre de consommer plus, le rôle des marketeurs sera d'amener le consommateur à mieux consommer et mieux utiliser ses produits. Les entreprises engagées dans l’économie circulaire emprunte déjà cette direction.
En réalité, certaines compétences existantes vont être repensées, réutilisées et adaptées aux nouveaux enjeux ; tandis que de nouvelles vont voir le jour, davantage tournées vers la durabilité. La priorité aujourd'hui est de repenser les compétences et d'identifier celles qui seront essentielles demain.
Quelles sont, selon vous, les compétences essentielles à avoir en entreprise pour assurer ces transitions ?
L'Observatoire prospectif du commerce, dans un rapport publié en 2021 sur l'impact de la transition écologique sur les métiers et les compétences, a identifié 6 enjeux principaux : la gestion des déchets, la logistique écologique, l'approvisionnement local, la durabilité des produits, le faire soi-même et la seconde main. De ces enjeux découlent des compétences spécifiques indispensables, à développer dès maintenant.
Des compétences juridiques, dans un premier temps, pour comprendre les différents enjeux, être au fait des dernières réglementations, mais aussi connaître les labels et les certifications. On peut également citer la capacité à sourcer et valoriser les produits durables, à organiser des ateliers de sensibilisation, à développer des partenariats pour la logistique douce, à valoriser les invendus, à gérer les produits en vrac, etc.
La formation sera également essentielle pour permettre aux entreprises de développer des nouveaux modèles économiques, axés sur la durabilité. Comment peut-on réutiliser, remettre en état des produits usagers, etc. Dans le secteur du reconditionnement, par exemple, des compétences d'analyse de données sont requises pour éviter les pannes ou gérer les stocks.
Qu'est-ce que l'obsolescence programmée ?
D'un point de vue légal, l'obsolescence programmée désigne l'ensemble des techniques, développées principalement par les fabricants, qui visent à réduire la durée de vie d'un produit. Le modèle économique actuel pose problème : le chiffre d'affaires des entreprises dépend du nombre de produits vendus. Dans cet objectif, elles vont chercher à vendre, en masse, des produits dont la durée de vie est faible pour que les consommateurs multiplient les achats. Un phénomène que l'on retrouve d'autant plus dans les secteurs du textile ou du numérique, qui continuent de produire toujours plus.
En parlant d'obsolescence : estimez-vous que les nombreuses innovations rendent de plus en plus obsolètes les compétences ? Comment y remédier ?
Plus que d'obsolescence, j'aimerais parler d'évolution des compétences.
En effet, les avancées technologiques bouleversent les modes de travail traditionnels. Toutefois, il est important de reconnaître que ces évolutions ne signifient pas forcément la disparition des compétences existantes, mais plutôt l'émergence de nouvelles compétences et la transformation des compétences existantes. Une formation continue et un développement de compétences adaptées aux nouvelles exigences du marché sont indispensables pour répondre aux nouveaux défis.
La technologie peut être à la fois une alliée et un obstacle. Un obstacle dans le sens où son avancée rapide entraîne forcément une obsolescence des compétences, et engendre un besoin régulier de formation pour rester à niveau. Mais elle apparaît aussi comme un catalyseur de solutions. Elle offre des opportunités de repenser nos modèles économiques et de favoriser une transition vers une économie plus circulaire.
Selon moi, il est primordial de mettre en place des programmes de formation continue et des politiques de formation qui encouragent l'acquisition de compétences pertinentes pour l'économie du futur. Cela passe par promouvoir une culture de l'apprentissage tout au long de la vie, où les individus sont incités à se former et à s'adapter aux diverses évolutions.
Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un décideur RH et/ou formation pour l'aider à assurer les transitions, toujours sous le prisme des compétences ?
Mon premier conseil serait de repenser les modes d'organisation en silo au sein des entreprises, où chaque service travaille de façon trop individuelle. Cela nécessite d'embrasser une approche holistique, intégrant les perspectives des différents départements et impliquant le top management.
Ensuite : sensibiliser aux enjeux environnementaux et sociétaux. D'autant plus que les réglementations de l'Union Européenne risquent de s'intensifier dans les prochaines années, en ce qui concerne les normes, la conformité, etc.
Je conseille également aux décideurs formation d'adopter une vision à long terme et de se poser les bonnes questions. Pour chaque métier de l'entreprise, il faut se demander à quoi il consistera dans 10 ou 20 ans, afin d'anticiper au maximum les évolutions.
Et enfin, je recommande de véritablement accompagner les collaborateurs dans toute cette période de transition. De mettre en place une conduite du changement.
[1] Il existe 9 limites planétaires (changement climatique ; érosion de la biodiversité ; perturbation des cycles de l’azote et du phosphore ; etc.). En septembre 2023, seules 3 d'entre elles n'avaient pas encore été franchies.
[2] Le Club de la durabilité est un réseau d’entreprises volontaires, engagées pour la durabilité des produits, impulsé par l’association Halte à l’Obsolescence Programmée. L’objectif est de créer un écosystème dynamique d’acteurs de l’allongement de la durée de vie des produits pour accélérer la transition écologique et multiplier les solutions de biens et services durables.
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