Dix ans après son lancement, le Compte Personnel de Formation (CPF) continue de transformer en profondeur l’accès à la formation professionnelle. Monétisation, lutte contre la fraude, cofinancement… au fil des ans, le dispositif a connu de nombreux tournants, transformant à la fois les usages individuels et les pratiques des entreprises. Gwenola Martin-Gonzalez, directrice de la formation professionnelle à la Caisse des Dépôts, revient sur les grandes étapes qui ont fait évoluer le dispositif, son rôle dans l’écosystème de la formation et les perspectives qui dessinent le CPF de demain.
Depuis sa création en 2015, le CPF a connu de nombreuses évolutions. Quels ont été, selon vous, les tournants majeurs de ces dernières années ?
Dix ans après son lancement, ce que je retiens avant tout, c’est l’attachement réel des Français au CPF. Ils se sont massivement saisis du dispositif, ce qui se traduit par une hausse très forte du nombre de dossiers mobilisés. L’enjeu, depuis le début, a donc été de le rendre toujours plus simple et accessible.
Le premier tournant majeur intervient en 2018 avec la loi « Avenir professionnel » et la monétisation du CPF, les droits étant autrefois cumulés sous forme d'heures de formation. Il s’agit d’une étape clé dans cette logique de simplification : les droits devenaient plus compréhensibles pour les usagers, mais aussi plus transparents pour les organismes de formation, notamment en termes de coûts réels d'une formation.
L’année suivante, en 2019, la création de la plateforme Mon Compte Formation et de son application mobile a constitué une autre évolution marquante. Cette digitalisation a facilité l’accès à l’achat de formation, renforcé l’autonomie des usagers et créé un espace public numérique où se rencontrent individus, organismes de formation, employeurs et branches professionnelles. Elle a aussi permis d’intégrer progressivement les logiques de financement et de transaction pour les différents acteurs, dans un environnement sécurisé.
Un autre tournant majeur se joue à partir de 2022, avec un accent fort mis sur la lutte contre la fraude. Les premières années d’existence du CPF avaient révélé des comportements abusifs, qu’il a fallu encadrer. Cela s’est traduit par la mise en place d’une authentification sécurisée via FranceConnect+, par l’interdiction du démarchage commercial, par l’obligation d’obtention du label qualité Qualiopi pour des formations bénéficiant de financements publics et, plus largement, par la promulgation de la loi du 19 décembre 2022 dédiée à la prévention et à la lutte contre la fraude au CPF qui prévoit notamment un référencement plus poussé des organismes de formation.
Enfin, une évolution plus récente consiste à mieux articuler le droit individuel à la formation avec les besoins collectifs du monde du travail grâce au développement du cofinancement des projets de formation par le CPF entre salariés et employeurs ou branches professionnelles.
Le CPF est aujourd’hui un dispositif emblématique de la formation tout au long de la vie. Quelle est sa place dans l’écosystème global de la formation professionnelle française ?
Le CPF a vocation à porter des formations certifiantes, qualifiantes ou diplômantes. Il soutient aussi des actions directement liées à un projet professionnel, comme le financement du permis de conduire, des bilans de compétences ou encore de la VAE. C’est donc un dispositif résolument tourné vers l’évolution des parcours et la reconversion professionnelle.
Selon moi, le CPF est devenu, aux yeux des individus, un dispositif clé dont on se saisit quand on arrive à un moment charnière de son parcours : lorsqu’on cherche un emploi, qu’on veut en changer, faire reconnaître son expérience ou évoluer au sein de son entreprise. Les chiffres de notre rapport annuel en témoignent : depuis le lancement de la plateforme, 7,6 millions de dossiers ont été financés, au bénéfice d’un peu moins de 6 millions d’usagers, pour un total de 11 milliards d’euros engagés. Au niveau de l'offre, on compte près de 3 500 certifications disponibles et quelques 13 700 organismes de formation référencés, un nombre en baisse du fait du renforcement des contrôles et de la régulation.
Ce qui me semble particulièrement révélateur, c’est le profil des bénéficiaires. Environ 80 % des usagers ne sont pas cadres, 40 % sont demandeurs d’emploi et 60 % ont un niveau de diplôme inférieur au bac. Cela montre que le CPF remplit pleinement son rôle : démocratiser l’accès à la formation et offrir un véritable droit à la montée en compétences pour toutes et tous.
Le reste à charge, ou participation forfaitaire, pour les salariés a fait beaucoup parler. Quel premier bilan tire-t-on de cette mesure ?
La participation forfaitaire est entrée en vigueur en mai 2024. Il est important de rappeler qu’un certain nombre d’usagers en sont exonérés : les demandeurs d’emploi, mais aussi les salariés dont l’employeur, la branche professionnelle ou l’OPCO apporte un cofinancement. Ces exonérations ont atténué l’impact de la mesure et permis de préserver une dynamique d’usage.
En observant l’année 2024, on a constaté une forte accélération des consommations du CPF avant la mise en place de la participation forfaitaire. Mais cette hausse coïncidait aussi avec l’élargissement du CPF à tous les types de permis de conduire. De la même manière, juste après l’entrée en vigueur de la participation forfaitaire, un encadrement a été décidé concernant le financement du permis léger, limité désormais au premier permis. Ces mesures étant concomitantes, il est aujourd’hui compliqué de distinguer ce qui relève de l’une ou de l’autre.
La fin de l’année 2024 a montré une légère baisse d’environ 10 % du nombre de formations financées. Cette baisse ne s’est toutefois pas confirmée l’année suivante, puisqu'en 2025, le nombre de dossiers CPF est quasiment revenu à son niveau antérieur.
Selon vous, comment les entreprises s’emparent-elles du CPF co-construit, une autre révolution récente ?
Il est possible de co-financer son parcours de formation via le CPF depuis 2020, mais jusqu’en 2023, son usage est resté très marginal. Sans doute à cause d'une méconnaissance du dispositif, combinée à une perception de complexité qui pouvait décourager les entreprises. S’y ajoutaient des interrogations très concrètes : quel bénéfice pour l’employeur ? Est-ce que cela ne risque pas de favoriser le départ de certains talents ? En quoi cela peut-il devenir un levier d’attractivité ? Et pour les petites structures, l’appropriation était encore plus difficile.
Depuis deux ans, nous travaillons donc à lever ces freins. Fin 2024, nous avons fait évoluer de manière importante les fonctionnalités de la plateforme pour rendre la démarche beaucoup plus simple et fluide pour les entreprises. Avec le ministère du Travail, nous avons aussi fait en sorte que le cadre réglementaire soit plus lisible et plus opérationnel pour les employeurs. Un décret permet désormais aux entreprises de flécher précisément la certification ou le diplôme qu’elles souhaitent cofinancer. Elles peuvent aussi définir une date limite d’utilisation de ce cofinancement et, si celui-ci n’est pas utilisé comme prévu, être remboursées.
Enfin, un nouveau décret devrait paraître d'ici la fin de l'année : l'inversion de l'ordre de mobilisation des droits. L’idée est que, demain, le financement de l’employeur soit utilisé en premier, avant le CPF du salarié. Cela répond à une situation fréquente : lorsque le salarié disposait d’un CPF déjà bien alimenté, l’abondement de son employeur n’était pas mobilisé.
Le CPF a également été marqué par une vague de fraudes et de démarchages abusifs. Où en est-on aujourd’hui sur ce sujet ? Peut-on dire que le risque est désormais sous contrôle ?
J’aimerais dire que le risque est totalement écarté, mais ce serait illusoire : la fraude évolue en permanence, et ce phénomène dépasse largement le seul périmètre du CPF. Les travaux en cours au Sénat et à l’Assemblée sur le projet de loi relatif à la fraude fiscale et sociale montrent bien que c’est un enjeu transversal à l’ensemble des financements publics. Les schémas de fraude évoluent et requièrent une vigilance constante.
Ce qui a évolué, en revanche, c’est notre capacité à agir de manière proactive. La loi de 2022 évoquée précédemment a permis la mise en place d'outils beaucoup plus puissants pour sécuriser le dispositif. Nous avons renforcé les contrôles embarqués et thématiques tout au long du cycle de vie des dossiers, et développé des leviers spécifiques pour détecter les situations de collusion avec les usagers.
Ces derniers mois, un autre axe est devenu central : la coopération renforcée avec toutes les autorités impliquées dans la lutte contre la fraude. Nous travaillons étroitement avec les services de contrôle de l’État, la DGFIP, les services du ministère du Travail, mais aussi avec la gendarmerie et la justice. Plus récemment, nous avons signé en ce sens une convention avec TRACFIN et venons de formaliser un partenariat avec l’ONAF (Office national de lutte antifraude).
Le risque n’a donc pas disparu, mais notre capacité à le contenir est de plus en plus solide.
Enfin, comment anticipez-vous l’évolution du CPF dans les prochaines années ?
L’enjeu principal sera d’amplifier le cofinancement des parcours. L’objectif est clair : faire entrer davantage de financeurs tiers (employeurs, branches professionnelles, OPCO, etc.) afin de renforcer la dimension collective du CPF.
Le développement du cofinancement doit permettre de faire converger deux dynamiques : d’un côté les aspirations individuelles des salariés ou des demandeurs d’emploi à se former, de l’autre les besoins structurels des entreprises. Qu’il s’agisse de métiers en tension, de bassins d’emploi confrontés à des pénuries de compétences, ou encore de secteurs nécessitant des reconversions, le CPF peut jouer un rôle clé dans ces équilibres.
Les prochains mois seront donc consacrés à faciliter ces parcours sur la plateforme, à rendre les dispositifs plus lisibles et à mieux faire comprendre la valeur de cette articulation entre besoins individuels et enjeux économiques. L’ambition est que le CPF devienne un levier pleinement intégré aux politiques de l’emploi et de la formation, au service à la fois des entreprises et du pays tout entier.
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