Défaillances d'entreprises : critères d'octroi de prêt bancaire, quoi qu'il en coûte… qu'en est-il aujourd'hui ?

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Paradoxe du financement post-Covid : jamais les entreprises françaises n'avaient bénéficié d'un tel soutien financier, et pourtant les défaillances atteignent aujourd'hui des sommets historiques. Alors que 62 % des PGE sont remboursés et que l'accès au crédit se normalise, 260 000 emplois restent menacés. Cette apparente contradiction révèle la complexité de la sortie de crise et les nouveaux défis auxquels font face dirigeants, directeurs financiers et établissements bancaires.

Les prêts garantis par l'État (PGE) : un bouclier sans précédent

Face à l'effondrement des trésoreries des entreprises lié au confinement, le gouvernement français a mis en place, dès mars 2020, les PGE. Ce dispositif, l'un des principaux mécanismes de soutien aux entreprises, visait à éviter un « credit crunch » (réduction drastique de l'offre de crédit) et à soutenir la liquidité.

Le déploiement a été massif et rapide. Sur 137 milliards d'euros (Md€) de PGE accordés à plus de 660 000 entreprises en décembre 2021, plus de 70 % l'avaient été dès juin 2020. Les très petites entreprises (TPE) ont été les principales bénéficiaires en nombre (88 % des prêts), bien qu'elles ne représentent que 36,7 % des montants. Le succès du dispositif repose sur plusieurs facteurs :

  • le choix d'une distribution déléguée aux banques, facilitée par leur bonne santé financière pré-crise ;
  • la conception d'un produit simple et un processus fluide de demande d'attestation de garantie auprès de Bpifrance ;
  • un taux de refus limité à environ 2,9 %, inférieur à celui des crédits de trésorerie habituels.

Les PGE ont plus que compensé la chute de l'excédent brut d'exploitation des entreprises bénéficiaires. Bien qu'une sur-calibration ait été observée, entraînant une substitution aux autres crédits bancaires, ce phénomène est resté moins important qu'en Espagne ou en Italie. Le coût pour l'État est estimé à moins de 3 Md€, tandis que le dispositif a permis de soutenir près de 140 Md€ de prêts.

Le remboursement des PGE : des choix stratégiques et des défis persistants

Le remboursement des PGE se poursuit sans difficulté majeure apparente pour l'instant. À fin juin 2024, 62 % des montants octroyés avaient été remboursés, et les appels en garantie s'élevaient à 4,3 Md€, soit 3 % du total. Le taux de remboursement était similaire quelle que soit la taille de l'entreprise.

Les choix de remboursement ont dépendu de la taille et de la santé financière des entreprises :

  • les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ont été plus promptes à rembourser intégralement ou avec un décalage d'un an (26 % des ETI ont remboursé intégralement en 2021) ;
  • les petites entreprises ont davantage opté pour un étalement sur la durée maximale, sauf si elles disposaient de liquidités abondantes avant la crise.

Les PGE ont notamment pu jouer un rôle de « coussin de liquidité » lors de la crise énergétique de 2022. Malgré la résilience globale des entreprises bénéficiaires, 4 % des TPE-PME ayant contracté un PGE craignent toujours de ne pas pouvoir le rembourser. La prolongation des PGE a pu, dans certains cas, s'éloigner de l'objectif initial de soutien à la trésorerie pour financer l'investissement, avec un effet de substitution aux crédits bancaires classiques.

Le retour à la "sélection naturelle" : une augmentation des défaillances

Après une période où les défaillances ont été artificiellement basses grâce au "quoi qu'il en coûte", on observe dernièrement un retour à la réalité économique. En 2024, la France a enregistré 66 422 défaillances, un record depuis 2009 (+28 % par rapport à 2019). Le 1ᵉʳ trimestre 2025 a clôturé sur 17 845 procédures collectives, soit une hausse de 4,4 % par rapport au T1 2024, marquant toutefois la plus faible augmentation depuis quatre ans.

Ce « rattrapage » des défaillances évitées pendant la crise sanitaire est hétérogène :

  • il a atteint 100 % pour les PME et ETI, dont 5 265 ont fait défaut en 2024 (+51 % par rapport à 2019). Cela signifie arithmétiquement que toutes les défaillances évitées de 2020 à 2022 ont finalement eu lieu depuis 2023.
  • les microentreprises (moins de 3 salariés), quant à elles, représentent la majorité des défauts (72 %).

L'impact social est lourd : en 2024, 260 000 emplois étaient menacés par les défaillances (+41 % par rapport à 2019). Au 1ᵉʳ trimestre 2025, ce chiffre a flambé à 71 000, un niveau jamais vu pour un T1 depuis la crise financière de 2009.

Plusieurs secteurs sont particulièrement touchés, notamment la construction, l'immobilier, l'hébergement-restauration, les services aux entreprises et les services aux ménages.

Les critères d'octroi de crédit bancaire : une normalisation prudente

Le paysage du financement bancaire est marqué par un retour à des critères plus sélectifs. L'accès au crédit de trésorerie s'est légèrement durci au second semestre 2024 : 14 % des TPE-PME ont rencontré des difficultés, un niveau proche d'avant-crise. Pour le crédit d'investissement, les difficultés d'accès restent stables et faibles (11 % des dirigeants au S2 2024).

Les taux d'intérêt, après une forte augmentation (passant de 1,4 % en avril 2022 à 5,2 % fin 2023), ont commencé à refluer fin 2024. Toutefois, le coût du crédit demeure un obstacle majeur à l'investissement pour 45 % des dirigeants. Malgré ces tensions, la médiation du crédit reste peu sollicitée, ce qui tend à confirmer l'absence de difficultés généralisées d'accès au financement bancaire.

Situation financière des TPE-PME et perspectives : entre résilience et incertitudes

Les perspectives pour 2025 sont sombres. Les dirigeants ne prévoient pas en effet d'amélioration significative de l'activité. L'investissement des TPE-PME est en recul (seulement 43 % ont investi en 2024), et les intentions d'investissement pour 2025 continuent de baisser. L'incertitude politique est un facteur majeur, avec 56 % des dirigeants anticipant un impact fort sur leur chiffre d'affaires.

Autre indicateur, les retards de paiement s'allongent, privant les TPE-PME de 15 Md€ de trésorerie. Le retard moyen était de 12,6 jours au T4 2023 et de près de 13 jours au S1 2024. Les indicateurs de tensions comme les inscriptions de privilège du Trésor et de la Sécurité sociale sont également en augmentation.

L'accompagnement des entreprises : une nécessité renforcée

Dans ce contexte de ralentissement et d'incertitudes, l'accompagnement des entreprises est plus que jamais essentiel. Une meilleure connaissance des dispositifs de détection précoce des difficultés et de soutien, semble tout d’abord essentielle. Pourtant, le plan d'accompagnement de la sortie de crise de juin 2021 prévoyait déjà de renforcer la détection et le soutien.

La médiation du crédit s’avère être un outil particulièrement efficace, avec des taux de réussite d'environ 70 % pour les procédures amiables.

Vers un nouveau paradigme du financement d'entreprise ?

La page du « quoi qu'il en coûte » est définitivement tournée, mais les leçons de cette période exceptionnelle doivent en être tirées. Si les PGE ont démontré l'efficacité d'une intervention publique massive et bien calibrée, leur sortie progressive révèle les fragilités structurelles de nombreuses entreprises.

Face à cette nouvelle donne, deux enjeux majeurs se dessinent pour les années à venir :

  • la nécessité de développer des outils de détection précoce des difficultés plus sophistiqués ;
  • l'importance de renforcer la culture financière des dirigeants de TPE-PME, principales victimes de la vague actuelle de défaillances, et leur connaissance des dispositifs de prévention et d’accompagnement.

Dans ce contexte, la collaboration entre pouvoirs publics, établissements financiers et entreprises devient plus que jamais essentielle.

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