Plus de deux décennies après les premières expérimentations, la digitalisation des formations demeure un chantier inachevé. Entre confusions sur les outils, mirages de l'intelligence artificielle et résistances pédagogiques, les entreprises et les organismes de formation peinent encore à franchir le cap d'une véritable transformation. Jean-François Le Cloarec, fondateur d'E-learning Touch', accompagne des organisations de toutes tailles dans leurs projets de digital learning. Fort d'une vision à la fois stratégique et opérationnelle, il livre un diagnostic sans concession… et quelques clés pour avancer avec méthode.
La digitalisation des formations, on en parle depuis vingt ans. Où en sont vraiment les entreprises et les organismes de formation aujourd'hui ?
La situation est contrastée selon la taille des organisations. Les grandes entreprises y sont : elles ont investi, expérimenté, structuré leurs dispositifs. Là où le tableau est plus nuancé, c'est du côté des ETI, qui s'interrogent de plus en plus sérieusement sur la question, notamment autour de sujets comme la cybersécurité, la sécurité au sens large, l'onboarding ou les soft skills. Beaucoup de structures plus petites entrent dans cette réflexion, souvent pour réduire les coûts liés à la formation de leurs clients ou distributeurs : déplacements, support, logistique. La digitalisation leur apparaît comme un levier d'efficacité économique autant que pédagogique.
Du côté des organismes des formations, les changements engagés lors du COVID ont perduré, en particulier les dispositifs synchrones via des classes virtuelles ou simplement en visio. Néanmoins les acteurs n’ont pas toujours pris le virage de l’asynchrone et du multimodal. Depuis quelques mois, les choses semblent s’accélérer en ce sens avec des demandes pour enrichir l’offre présentielle. Il y a comme une boucle qui se referme : des acteurs qui avaient manqué le virage du Covid ou qui souhaitent s’engager davantage se lancent activement, mais sans toujours disposer de la culture nécessaire pour bien en appréhender tous les enjeux. Par ailleurs, les usages se sont heureusement diversifiés. Nous sommes restés longtemps cantonnés aux formations en langues et en bureautique. Aujourd'hui, le champ s'est considérablement élargi, et c'est une bonne nouvelle. Mais cette démocratisation ne s'accompagne pas toujours de la maturité pédagogique qu'elle suppose.
Vous mettez souvent en garde contre la simple transposition du présentiel. Pourquoi autant d'acteurs cherchent-ils encore à partir des formations existantes pour les digitaliser, plutôt que de refonder les modèles ?
Parce que le terme lui-même induit en erreur. « Digitaliser une formation » laisse entendre qu'il suffit de faire migrer un contenu d'un support vers un autre comme si la pédagogie était neutre par rapport au médium. Ce n'est pas le cas. La pédagogie en ligne est fondamentalement différente de celle qui se pratique en salle. En présentiel, un formateur perçoit en temps réel les signaux de son groupe : il voit si l'attention décroche, il peut improviser un exercice, recomposer des sous-groupes, ajuster le rythme en fonction du moment de la journée. En ligne, cette dimension de communication non verbale disparaît. Le comportement des apprenants n’apparaît qu'a posteriori, dans les données de reporting.
Cela ne signifie pas qu'il faille tout jeter. Si une organisation dispose de 50 PDF bien construits, il serait absurde de ne pas les exploiter. Mais les utiliser en l'état n'est pas non plus une solution. Il faut les séquencer, les découper, y intégrer des activités interactives, repenser le parcours dans sa globalité. La forme doit être entièrement réinventée, même si les savoirs transmis restent identiques. Ce travail de refondation a un coût en temps, en argent, en expertise. Et c'est souvent cette réalité que les organisations ont du mal à accepter. Elles veulent aller vite, à moindre coût, en partant de l'existant. C'est compréhensible, mais c'est aussi le chemin le plus sûr vers des dispositifs qui ont l'apparence de la formation sans en avoir l'efficacité.
Outil auteur, LMS, plateforme… Concrètement, par où commencer quand on part de zéro ?
Toujours par les objectifs pédagogiques. C'est le point de départ absolu, et pourtant c'est souvent celui qui est oublié en premier.
Pour produire des contenus riches, avec du storytelling et une forte scénarisation, un outil auteur a du sens. Pour assembler des briques pédagogiques, assurer le suivi des apprenants et disposer d'un reporting structuré, il faut un LMS. Si l'on intègre de la vidéo, un logiciel dédié est indispensable. Mais il ne faut sûrement pas une IA généraliste censée tout faire à la fois. Chaque famille d'outils répond à un besoin précis, et la confusion entre elles est l'une des sources d'échec les plus fréquentes.
Ce que j'observe trop souvent, ce sont des organisations qui arrivent en disant : « J'ai tout. » En réalité, elles n'ont rien ou plutôt, elles ont des matériaux bruts qui n'ont pas encore été travaillés pédagogiquement. La bonne méthode consiste à poser d'abord ses objectifs, à faire ensuite l'inventaire des ressources disponibles, puis à calibrer son ambition en fonction du budget réellement disponible.
En matière de digitalisation des formations, quel est le principal piège à éviter ?
Ne pas prendre le temps de repenser son dispositif. C'est à la fois le piège le plus fréquent et le plus coûteux. Les organisations veulent aller vite et l'intelligence artificielle renforce aujourd'hui cette tentation de l'immédiateté. Mais, une infographie produite par une IA, c'est de l'information, parfois de la communication, rarement de la formation.
Il y a aussi une confusion persistante entre les outils. Certaines organisations construisent leur dispositif dans un site web ou un outil de communication interne, et s'étonnent que le résultat ne ressemble pas à une plateforme de formation. D'autres confient à une seule IA la vidéo, le quiz, le parcours et le reporting, au motif que c'est plus simple. Mais la simplicité apparente de l'outil ne compense pas l'absence de réflexion pédagogique en amont.
Le vrai piège, en somme, c'est de confondre la production de contenus avec la conception d'une formation. Produire des supports, c'est relativement facile aujourd'hui. Concevoir un dispositif qui fasse apprendre, c'est un autre métier.
L'IA générative va-t-elle changer la donne pour les formateurs, ou plus directement les menacer ?
Les deux, selon la façon dont on l'aborde. Chez E-learning Touch', nous travaillons sur ces sujets depuis deux ans, et nous avons fait le choix de positionner l'IA d'abord comme un levier de simplification pour le formateur. Concrètement, à partir d'un PDF, d'une vidéo ou de tout autre document existant, notre plateforme peut générer automatiquement un premier niveau de parcours de formation structuré. Ce qui prenait plusieurs jours de travail peut désormais être prototypé en quelques minutes. Et ce prototype a une vraie valeur : il permet de visualiser rapidement ce que l’on veut faire, d'amorcer la réflexion, d'ouvrir des possibles auxquels le formateur n'aurait pas nécessairement pensé. Mais prototype ne signifie pas livrable.
De la même façon que des formateurs font des copier-coller de Wikipédia en se persuadant que cela suffira, nous voyons déjà des modules entièrement délégués à l'IA, sans relecture sérieuse, sans vérification du fond, sans ajustement de la forme. En présentiel, un formateur peut compenser au talent une lacune de contenu. En digital, cette compensation est impossible.
Le rôle du formateur évolue donc profondément : il devient davantage garant de la cohérence pédagogique et de la fiabilité du fond. Son rôle d’animateur conserve tout son intérêt mais il va s’exprimer différemment en orientant sa démarche dans une logique de tutorat voire de coaching. C'est une mutation exigeante, qui demande un vrai effort de montée en compétences. Ceux qui la feront auront dans l'IA un allié puissant. Les autres prendront le risque de produire, à grande vitesse, des formations qui ont l'apparence de la qualité sans en avoir la substance.
Comment savoir si une formation digitalisée fonctionne vraiment ?
Une formation efficace s'appuie sur des méthodes éprouvées et sur les acquis des neurosciences et des sciences cognitives, ce que l’on désigne sous le terme d'instructional design. C'est l'architecture pédagogique du dispositif : la façon dont s’organise la progression, dont on alterne les phases de découverte, d'assimilation et de mise en situation, dont les évaluations sont rythmées. Ensuite, il y a l'évaluation et le reporting. Le digital offre ici un avantage considérable sur le présentiel : on sait précisément qui a suivi quoi, combien de temps, avec quel résultat. Un apprenant qui obtient 80% de bonnes réponses à un quiz constitue une preuve tangible d'efficacité immédiate, ce que le présentiel, avec ses questionnaires de satisfaction – souvent légers avouons-le –, ne permet pas d'établir.
Mais je recommande d'aller encore plus loin : jusqu'au terrain, jusqu'aux managers, jusqu'aux indicateurs opérationnels. Pour une formation client, par exemple, le temps de support a-t-il diminué ? Le nombre d'erreurs de manipulation a-t-il baissé ? Ce sont ces données qui permettent de mesurer l'efficacité réelle d'un dispositif, bien au-delà des statistiques de complétion.
Une règle d'or pour réussir sa digitalisation sans s'égarer en chemin ?
Se faire accompagner par des professionnels. La digitalisation de la formation est un vrai métier, avec ses méthodes, ses concepts, son expérience accumulée. Ce qui manque souvent, c'est la culture de base du digital learning : savoir ce qu'est un LMS et ce qu'il n'est pas, comprendre à quoi sert un outil auteur, distinguer une vidéo pédagogique d'une vidéo institutionnelle, percevoir ce que les neurosciences nous disent sur la mémorisation. Cette culture s'acquiert par la formation, par la veille. La règle d'or, au fond, c'est de ne jamais céder à l'illusion que le digital simplifie tout. Il ouvre des possibilités formidables. Mais il exige, en contrepartie, une rigueur pédagogique absolue.
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