L’éloquence, une compétence qui se modèle en écho à d’autres soft skills

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Innée, l’éloquence ? Rien n’est moins sûr. Pour autant, suffit-il de recourir à certains exercices ou bonnes pratiques pour développer son talent oratoire ? Des soft skills telles que la confiance en soi ou l’empathie n’auraient-elles pas un rôle à jouer ? Dans cette hypothèse, les méthodes permettant d’améliorer la prise de parole viendraient parachever une montée en compétences recouvrant plusieurs champs. Car l’éloquence résonne avec « l’être » le plus profond de l’oratrice ou de l’orateur.

Si l’éloquence est « tendance », elle a suscité le plus vif intérêt tout au long de l’Histoire

Que mobilise un dirigeant devant s’exprimer devant les lignes managériales pour présenter de nouvelles orientations stratégiques ? Sur quoi s’appuie un chef de projet souhaitant motiver son équipe en visioconférence ? La réponse est simple : l’éloquence. Un atout précieux pour informer, partager, démontrer, convaincre, fédérer.

Ce sujet intéressait déjà les penseurs de l’Antiquité, comme Aristote. Au 17e siècle, Jean de La Bruyère parle de l’éloquence comme d’un « don de l’âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l’esprit des autres ». De nos jours, dans le monde de l’entreprise, elle contribue, pour un leader, à mettre les équipes en mouvement et à les inciter à suivre la voie qu’il trace. Ou à formaliser une nouvelle idée et à l’expliquer à ses pairs, à l’occasion d’un brainstorming. Ou encore, à témoigner des missions réalisées dans le cadre de réunions. Etc.

Revenons à la nature de cet « art oratoire » qui ne se résume pas à la qualité des arguments, loin de là. L’éloquence convoque en effet le champ des émotions, qui s’expriment via le langage verbal, para-verbal et non verbal. La voix, le corps, le rythme de la parole, la posture, traduisent une large palette émotionnelle qui va permettre de toucher son auditoire.

La connaissance de soi et deux soft skills « associées » œuvrent en faveur du lien

L’éloquence, c’est avant tout savoir communiquer. L’étymologie latine renvoie à communicare – qui signifie « partager, mettre ou avoir en commun, être en lien, en relation ». Ce partage associe le sujet parlant, l’objet de la prise de parole et l’interlocuteur – ou l’auditoire. Or, bien souvent, ces derniers ne sont que peu pris en compte. Cela va affaiblir la portée de la prise de parole.

Pour Renaud Borderie[1], co-auteur avec le psychanalyste Serge Bédère de L’éloquence – Un peu de psychologie pour les pros qui veulent s’exprimer autrement[2], « certaines compétences sont indispensables pour bien appréhender la ou les personnes auxquelles on s’adresse. L’empathie, qui consiste à se mettre à la place de l’autre pour réussir à le toucher. Ou la créativité, qui contribue à l’intéresser. Il est également important de structurer sa pensée et d’organiser son discours en pensant – toujours - à l’autre. »

Pour maîtriser l’art oratoire, d’autres leviers sont toutefois requis. Comment faire preuve d’éloquence sans opérer – en parallèle ou au préalable - un travail d’introspection ? La connaissance de soi, l’estime de soi et la confiance en soi agissent comme de puissants stimulants. Car, avant de s’adresser à un auditoire, il est essentiel d’être intimement convaincu de lui apporter quelque chose. « Toute dévalorisation de soi-même ou des autres – [si ces derniers] ne comprennent rien […], il est inutile de partager quoi que ce soit – voue la prise de parole à l’échec », rappelle ainsi Alice Michel[3], formatrice à la prise de parole.

On le voit, l’éloquence nécessite un réel engagement ainsi que la volonté de comprendre le cadre de référence de son interlocuteur – comme l’indique Renaud Borderie. « Et l’on peut apprendre à devenir un orateur charismatique. Cette aura singulière qui donne envie d’écouter une personne repose sur un geste, une attitude… Le « personnage » que l’on a devant soi, retient notre attention. » Or la notion de « personnage » renvoie à celle de « masque », étymologiquement. « Ces masques permettaient de jouer un rôle et de mieux se faire entendre. »

Le regard, la voix et la gestuelle sont les leviers « techniques » de l’éloquence

Avant même la prise de parole, le regard est un vecteur d’intention et d’émotion. Un regard fuyant suscite vite le désintérêt. Si l’on s’exprime devant une assemblée, mieux vaut privilégier la technique du balayage, qui permet à chaque membre de l’auditoire de se sentir concerné, de ressentir que l’on s’adresse à lui. Plutôt que de cibler des individus en particulier (du moins de façon régulière), le regard va embrasser successivement plusieurs zones.

La maîtrise de la voix est tout aussi importante. Des exercices de respiration abdominale se révèlent utiles pour mieux gérer son souffle et son phrasé. Ils permettent aussi de limiter le stress. Quelques «astuces» aident à tirer pleinement parti de sa voix, comme le fait d’accentuer des groupes de mot. Il est capital de bien articuler, pour «conduire» chaque idée jusqu’à ses destinataires. Des pauses régulières permettent de mieux séparer les arguments, et ainsi de renforcer leur impact.

Le troisième levier à activer tient dans la gestuelle, qui contribue à la communication de façon très significative. Une posture « ouverte », au niveau du corps comme de l’expression du visage, est à privilégier. Le fait de se tenir droit, de redresser ses épaules, concourt à gagner en assurance. Un autre élément s’avère capital: l’ancrage dans le sol, pour disposer d’appuis physiques permettant ensuite de «projeter» sa pensée. 

Faire preuve d’éloquence, c’est apprendre à faire avec – soi et son environnement

S’il convient de préparer sa prise de parole (quel message souhaite-t-on transmettre ?), il l’est tout autant de savoir à qui l’on s’adresse – comme déjà mentionné. Au-delà des méthodes et bonnes pratiques pour « mieux » prendre la parole en public, un autre facteur joue un rôle déterminant : savoir « d’où l’on parle ». Cela nécessite de connaître ses forces et ses fragilités, les compétences que l’on maîtrise et celles sur lesquelles on doit encore travailler. Mais pas seulement ! Quelques notions de psychologie, voire de psychanalyse, peuvent aider. Car le « Surmoi de la Férocité[4] » est à l’affût… Issu des interdits parentaux exprimés durant l’enfance, ce surmoi redoutable « oblige » à une forme de jouissance – briller devant les autres, ne jamais sembler faible. Or, en situation de prise de parole, il est fréquent que des professionnels exerçant des responsabilités se sentent écrasés par les injonctions de ce surmoi destructeur. D’où l’importance de pouvoir les identifier. 

Une fois dégagé de ce jugement implacable (au moins en partie), la capacité à faire preuve d’éloquence tient dans celle de s’adapter – à son état intérieur du jour, à un lieu plus ou moins favorable à la prise de parole, ou encore à un contexte d’incertitude. S’adapter et/ou faire avec. Accepter et utiliser ce que l’on est. Se montrer authentique, y compris si cela implique de dire que l’on ne se sent « pas très bien » à l’instant même.

Pour que l’éloquence s’exprime pleinement, il existe des méthodes éprouvées à mobiliser. La prise de parole en public se déploie également d’autant mieux qu’on la met en œuvre, dans la durée. Mais l’essentiel n’est pas là : l’éloquence repose avant tout sur le lien que l’on noue avec soi-même – et les autres.


[1] Pour Lefebvre Dalloz Compétences Renaud Borderie intervient comme formateur en efficacité professionnelle et communication écrite ou orale. Également comédien et metteur en scène, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont une pièce de théâtre, Flappers (éditions L’Ire des Marges). 

[2] Aux éditions Dunod.

[3] Alice Michel est également chanteuse.

[4] Le terme est de Lacan. Il recouvre l’instance de l’appareil psychique que Freud nomme KulturUbereich.

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