Régulation des niveaux de prise en charge de l'apprentissage, nouvelles missions d'expertise, soutenabilité financière… L'année 2026 s'annonce charnière pour France Compétences. Dans un contexte budgétaire contraint mais porteur d'opportunités, l'institution poursuit sa mission de régulateur et de financeur du système de formation professionnelle français. À l'occasion de la signature de sa nouvelle convention d'objectifs et de performances, Hugues de Balathier, Directeur général adjoint de France Compétences, revient sur les priorités stratégiques de l'institution, les mutations qui redessinent le paysage de la formation et les leviers d'action méconnus au service de l'employabilité. Un entretien qui éclaire les enjeux d'un système en pleine consolidation.
France Compétences vient de signer sa convention d'objectifs et de performances le 2 janvier dernier. Quels sont les trois objectifs prioritaires pour l'année 2026, et comment vont-ils impacter concrètement le paysage de la formation professionnelle en France ?
Cette signature est importante puisqu'il s'agit de notre deuxième convention d'objectifs et de performances (COP) depuis la création de France compétences en 2019. Si je dois identifier trois priorités majeures pour 2026, je dirais que la première concerne un exercice essentiel de régulation : la détermination des niveaux de prise en charge des contrats d'apprentissage. Il s'agit des montants que les OPCO versent aux CFA pour financer les frais pédagogiques. Ces montants sont déterminés, certification par certification, en lien avec les branches professionnelles dans un cadre fixé par France Compétences. Après les exercices de 2019 et de 2022, 2026 marque un nouvel exercice général, stratégique pour l'écosystème de l'apprentissage.
Le deuxième axe prioritaire porte sur une mission nouvelle. Nous participons désormais aux commissions paritaires consultatives (CPC). Ces instances donnent un avis sur les projets de certification des ministères certificateurs. Il existe deux procédures distinctes pour l'enregistrement des certifications professionnelles. D’un côté, les certifications privées que nous examinons, et de l’autre, les certifications publiques ministérielles enregistrées après passage en CPC. Désormais, nous harmonisons ces processus en participant directement aux onze CPC existantes. Notre participation aux CPC tend à rapprocher ces deux processus, autour de critères harmonisés. C'est une charge importante mais essentielle pour contribuer à la qualité de l'ensemble des certifications professionnelles.
Enfin, la soutenabilité financière constitue l’un de nos points d’attention majeurs. La situation s'est améliorée grâce à des efforts considérables d'optimisation de la dépense, mais nous restons vigilants pour consolider cette trajectoire, particulièrement dans l'attente des conséquences de la loi de finances 2026 sur notre périmètre. France Compétences intervient comme réassureur des organismes qu'elle finance – OPCO, associations Transition pro, ou encore Caisse des dépôts pour le CPF.
Au-delà de l'année 2026, quelles sont selon vous les grandes tendances qui vont transformer la formation professionnelle, notamment par rapport à l'évolution des besoins en compétences et l'impact du numérique ?
À court terme, le contexte budgétaire suscite des inquiétudes légitimes chez les acteurs de la formation. L'enjeu réside dans la nécessité, pour toute la filière, de digérer la croissance exceptionnelle du secteur ces dernières années, notamment de l'apprentissage avec un triplement du nombre d'apprentis en quelques années. Cette période impose aux organismes de formation et aux CFA de se réinterroger voire de se repositionner stratégiquement.
Sur le fond, plusieurs tendances structurantes se dessinent. D'abord, l'approfondissement de la formation en continu. Nous sommes entrés dans une logique de parcours qui se construit davantage bloc par bloc, avec une diversité croissante des formats et une forte attente de personnalisation.
L'intelligence artificielle transforme à la fois la manière de former et les besoins en compétences. Au-delà des métiers spécifiquement numériques, la compétence numérique se diffuse dans toutes les formations. Les organismes certificateurs doivent intégrer systématiquement ces enjeux, et les employeurs recherchent des collaborateurs capables de se poser les bonnes questions sur l'usage des nouveaux outils. Par exemple, savoir formuler un prompt efficace devient une connaissance de base pour tous.
Cette réalité soulève une autre problématique RH cruciale. Dans certains métiers, ces outils peuvent remplacer une part de l’activité des juniors, et certaines entreprises pourraient être tentées de n'embaucher que des seniors à forte valeur ajoutée. Mais pour avoir des seniors, il faut qu'ils aient été juniors. Si les entreprises cessent de recruter des débutants parce que leur travail peut être automatisé, elles construisent leur incapacité future à recruter des salariés expérimentés. C'est un enjeu majeur d'insertion professionnelle, de montée en compétences et de construction de parcours.
Face au défi du maintien en emploi et de la reconversion des seniors, quelle approche France Compétences privilégie-t-elle pour améliorer leur accès à la formation ?
La clé réside à mon sens dans la formation en continu, essentielle pour assurer le maintien et l'adaptation des compétences tout au long de la carrière. Une précision importante toutefois : le mot senior ne reflète pas la même réalité selon qu'on parle d'emploi ou de formation. Dans les problématiques d'emploi, on parle de seniors à partir de cinquante ans. Dans le domaine de la formation, le seuil peut être sensiblement inférieur, dès quarante-cinq selon certaines études, car la question se pose en termes d'investissement à moyen terme pour les employeurs.
Au-delà de l'adaptation continue, la formation peut aussi être un outil de reconversion pour préparer des secondes oui dernières parties de carrière. France Compétences finance, via les associations Transition pro en région, les projets de transition professionnelle (PTP), avec des critères de priorisation pour les moins qualifiés et des ciblages régionaux vers des métiers plus porteurs. Dans le cadre de la réforme des retraites, un dispositif financé par la CNAM nous permet de financer des PTP ciblés sur la bascule de métiers pénibles vers des métiers moins pénibles, crucial pour les seniors dont l'état de santé ne leur permet plus de continuer leur activité.
Nous disposons aussi d'un autre levier d’action dans le cadre de la régulation des certifications professionnelles. Dans notre vadémécum destiné aux organismes certificateurs, nous rappelons l’enjeu de la non-discrimination par l’âge, notamment concernant les prérequis pour entrer en formation. C’est un levier qui peut sembler modeste, mais il est important de le rappeler.
Comment France Compétences contribue-t-elle à ajuster la régulation et le financement pour mieux équilibrer besoins du marché et attentes individuelles ?
Dans l'apprentissage, la structure même du dispositif garantit l'adéquation avec les besoins. Lorsqu'un jeune, un CFA et une entreprise convergent sur un contrat, cela atteste d'un besoin réel. Le dispositif des projets de transition professionnelle prévoit des critères régionaux. Chaque territoire définit ses métiers porteurs ou en déclin et octroie des points supplémentaires aux candidats qui s’orientent vers des métiers porteurs. Pour le compte personnel de formation, le mécanisme de cofinancement par les entreprises fait le lien entre aspirations individuelles et besoins des employeurs.
Il existe enfin un levier essentiel mais encore trop méconnu avec le CEP, le Conseil en Évolution Professionnelle. Ce service public universel, financé par France Compétences, offre à tout actif un accompagnement par des conseillers pour élaborer son projet professionnel. Le conseiller peut confronter le projet de la personne à la réalité du marché, orienter vers des dispositifs d'aide, alerter sur des risques. C'est un outil puissant pour ajuster les aspirations individuelles avec les besoins territoriaux. Pour les responsables RH et les managers, les entretiens professionnels doivent être mis à profit pour faire davantage connaître ce service gratuit.
Si vous deviez adresser un message aux acteurs de la formation professionnelle pour l'année à venir, quel serait-il ?
Je souhaite avant tout porter un message rassurant pour l’avenir. Les acteurs expriment des inquiétudes légitimes face aux ajustements budgétaires, mais l'essentiel du travail pour assurer la soutenabilité du système a désormais été réalisé. Les efforts accomplis permettent d'avoir un système pérenne. Il faut replacer les choses en perspective. Nous avons quasiment triplé le nombre d'apprentis en sept ans. Si 2025 marque une légère baisse après des années de croissance exceptionnelle, on peut aussi voir cela comme une consolidation, et les fortes hausses des dernières années ne pouvaient se poursuivre à ce rythme - ne serait-ce que pour des raisons démographiques. Maintenir globalement ce niveau et continuer à progresser légèrement chaque année serait déjà remarquable après un tel succès. Cela témoigne du succès de la réforme de 2018, une réforme consolidée et non remise en cause. Enfin, plus fondamentalement, les enjeux de formation professionnelle restent stratégiques pour les entreprises et essentiels pour les individus. Alors que les parcours professionnels sont moins linéaires qu'auparavant, ces questions demeureront au cœur des préoccupations des acteurs et des politiques publiques au cours des prochaines années.
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