"Droit à la bonne connexion" : la clé d'une utilisation saine des outils numériques en entreprise - L’interview de Yann-Maël Larher

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Infobésité, hyperconnexion, burnout… Un mésusage des outils numériques peut avoir des conséquences néfastes sur les collaborateurs, ainsi que sur l'organisation tout entière. Yann-Maël Larher, avocat du travail et du numérique, et expert en relations numériques du travail, nous offre une réflexion approfondie sur l'évolution du digital dans le monde professionnel. Entre « droit à la bonne connexion » et protection de la santé mentale des collaborateurs, il dévoile comment faire bon usage des outils numériques en entreprise.

En 2016, vous êtes Lauréat du Prix des Talents de la Recherche décerné par Rue 89 et FABERNOVEL pour vos travaux sur les transformations numériques. 8 ans plus tard, comment les usages digitaux ont-ils évolué dans notre société ?

Les travaux pour lesquels j'ai remporté le Prix des Talents et de la Recherche portaient, plus précisément, sur la manière dont se matérialise le dialogue social au sein des entreprises et sur internet. J'y mettais en lumière le nouveau dialogue social qui commençait à éclore à travers les réseaux sociaux. 8 ans plus tard, je constate que je ne m'étais pas trompé : la réputation des entreprises sur Internet – ce qu'on appelle la marque employeur – est devenue un véritable enjeu pour la fonction RH. Les salariés n'hésitent plus à se faire justice eux-mêmes, en partageant leur mécontentement sur les réseaux sociaux professionnels, voire directement dans les avis Google de l'entreprise.

Je ne pensais pas, à l'époque, que ce phénomène prendrait autant d'ampleur. En 2016, ces prises de position numériques relevaient plutôt de l'erreur ou d'un coup de colère. Aujourd'hui, elles sont beaucoup plus réfléchies. Tout en connaissant les risques encourus à s'exprimer en ligne, les collaborateurs le font sans craindre de potentielles représailles.

Concernant les réseaux sociaux, ils étaient déjà populaires en 2016. Ce qui a évolué, en revanche, c'est la frontière entre les réseaux sociaux professionnels et personnels, qui est de plus en plus fine. LinkedIn en est l'exemple parfait : certains y cherchent un emploi ou parlent de leurs expériences de travail, tandis que d'autres y partagent des contenus bien plus personnels.

Dans le monde professionnel, particulièrement, comment faire bon usage des outils numériques ?

Malheureusement, il n'existe pas de mode d'emploi préconçu pour bien utiliser les outils numériques. Tout dépend du secteur d'activité et de la taille de l'entreprise, du poste que l'on occupe ou encore du contrat de travail que l'on possède. Dans certaines entreprises internationales, les salariés seront obligés de se connecter à des horaires bien précis pour se synchroniser avec d'autres équipes à l'autre bout du monde. De même, un salarié en télétravail n'aura pas les mêmes usages qu'un salarié travaillant sur site.

Si aujourd'hui le numérique concerne l'ensemble des salariés, tous ne sont pas concernés de la même manière. Et la difficulté pour l'entreprise est justement de réussir à synchroniser l'ensemble des équipes, tout en prenant en considération les besoins de chaque individu et ce, sans faire peser de trop lourdes contraintes en termes de connexion. Prenons l'exemple d'une entreprise qui fonctionne sur un modèle de travail hybride, avec une partie des salariés en télétravail et l'autre en présentiel. Les outils numériques vont permettre de synchroniser et de relier l'ensemble du collectif, mais ils ne doivent pas être une contrainte pour les salariés à distance que l'on pourrait facilement sursolliciter, et inversement. Chaque mode de travail dispose de contraintes et besoins spécifiques qui doivent être respectés.

Une bonne solution consiste à mettre en place des garde-fous au sein des organisations, en discutant, en favorisant le dialogue entre plusieurs publics. Le numérique a également permis de redéfinir les frontières entre les cadres et les non-cadres, notamment, qui sont de plus en plus amenés à échanger directement via les outils digitaux. En l'occurrence, les relations de travail se rééquilibrent.

Qui dit digital, dit souvent "droit à la déconnexion"... Les collaborateurs peuvent-ils réellement "déconnecter" dans un monde "ultra-connecté" ?

Je ne suis pas fan du terme « droit à la déconnexion ». Il laisse supposer que la connexion est mauvaise, alors que la connexion devrait aussi être un droit, notamment au regard des liens avec le collectif de travail. Surtout, on ne fait que réinventer un droit fondamental qui est celui du « droit au repos ». L'employeur est dans l'obligation d'accorder à l'ensemble des salariés 11 h de repos consécutives entre deux journées de travail et au minimum 24 h d'une semaine à l'autre. Pendant ces temps dédiés, le salarié a le droit de ne pas être dérangé : il n'est donc pas obligé de répondre au téléphone, ni de vérifier ses mails. Finalement, on présente souvent le droit à la déconnexion comme une avancée incroyable pour garantir le bien-être des collaborateurs, or, il s'agit en réalité d'une obligation légale de l'employeur.

En revanche, il y a un concept que j'affectionne tout particulièrement, c'est celui du « droit à la bonne connexion ». Les collaborateurs sont souvent sursollicités par les mails, les appels, les réunions à répétition. Cette surcharge entraîne par ailleurs de nouvelles pathologies, plus ou moins dangereuses pour la santé physique et mentale : stress, burnout, perte de sens, etc. Certains salariés reçoivent des centaines de mails par jour, qu'ils doivent trier, prioriser et traiter, parfois durant des heures. C'est en quelque sorte notre Tonneau de Danaïdes contemporain. Les entreprises devraient vraiment se pencher sur la question.

Une « bonne connexion », justement, consiste à prévoir des plages horaires dédiées à la concentration, durant lesquelles les salariés ne sont pas obligés de répondre aux mails. Voire, des réunions sans ordinateur pour que personne ne soit déconcentré.

Vous évoquez dans votre newsletter #WorkInProgress, les conséquences d'un mauvais usage des outils numériques sur le bien-être au travail des collaborateurs. Quelles sont-elles ?

Le nombre d'arrêts maladie ne cesse d'augmenter et ces derniers sont de plus en plus longs[1]. Comme expliqué précédemment, une trop forte exposition au numérique est susceptible d'entraîner des burnouts. Et malheureusement, je pense qu'il est très difficile de retomber sur ses pattes, de reprendre une activité « normale », quand on a été trop loin dans le mésusage des outils numériques. D'où l'urgence pour les entreprises de se saisir des enjeux de santé mentale et d'hyperconnexion.

Dans ma newsletter, j'essaye d'avoir une approche dite « pratico-pratique » et de livrer des clés pour accompagner, voire alerter sur les comportements à risques liés au numérique dans les entreprises.

Vous êtes également avocat en droit du travail et du numérique : quelles sont les réglementations en vigueur en matière d'usage du digital en entreprise ?

Il n'existe pas, aujourd'hui, de véritable « droit du travail numérique » applicable dans les entreprises. Beaucoup de règles sont héritées du passé. Par exemple, l’employeur peut limiter l'usage d'Internet au travail et consulter l’historique internet d’un salarié sur son ordinateur professionnel. Mais cette logique vole en éclats avec les smartphones dont sont équipés tous les salariés. D'autant plus lorsqu'ils sont à distance. C’est la même chose avec les réseaux sociaux. Il est parfois très difficile de déterminer si une personne travaille ou si elle se divertit. In fine, les règles établies par le Code du travail ne tiennent pas forcément compte de la réalité des outils. Il faut aller souvent aller plus loin.

Encore une fois, l'encadrement des usages dépend de l'entreprise, notamment de sa taille. Dans les grandes entreprises, en général, l'utilisation des outils numériques, tout comme le télétravail, sont plutôt bien encadrés. En revanche, dans les plus petites organisations, c'est un peu plus flou. Souvent, par manque de temps à consacrer à la problématique.

En quoi "culture numérique" et "culture soft skills" sont-elles complémentaires en entreprise ?

L'intersection de ces deux cultures appelle à un environnement de travail dynamique, innovant et résilient.

D’un côté, je considère que pour réussir à naviguer dans un environnement numérique, les principales soft skills à posséder sont la curiosité et l'adaptabilité. La capacité à s'autoformer et à aller chercher les informations, tout comme celle à synthétiser, à restituer, sont également importantes.

De l’autre, les soft skills doivent s'adapter à chaque époque. Aujourd'hui, à l'ère du numérique, elles doivent être tournées vers l'adoption des outils : curiosité, adaptation, mais aussi ouverture d'esprit, sont donc de mise. Mais le leadership est également primordial. Il va justement permettre de déployer, de communiquer cette culture numérique au plus grand nombre. En ce sens, je travaille actuellement avec un syndicat, la CFE-CGC, sur la question du télétravail et notamment sur les compétences essentielles des managers. Il est impératif de former les managers, à la fois aux soft skills et aux bons usages des outils numériques. Sinon, comment peuvent-ils transmettre cette « culture numérique » à leurs équipes ? 

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À propos de Yann-Maël Larher

Yann-Maël Larher est avocat au Barreau de Paris en droit du Travail et du Numérique. En 2016, il remporte le Prix des Talents et de la Recherche décerné par Rue 89 et FABERNOVEL. En 2018, il fonde le cabinet de conseil Okay Doc, pour valoriser l’expertise des chercheurs dans les entreprises et appréhender toutes les dimensions de l'innovation. Fin 2023, il cofonde le cabinet d'avocat nommé YML Avocat, à travers lequel il accompagne et conseille ses clients sur leurs problématiques relatives à l'utilisation des outils numériques.


[1] 50 % des salariés ont été arrêtés au moins une fois en 2022. Tous motifs confondus, la durée moyenne des arrêts longs a progressé, passant de 97 jours en 2022 à 111 jours en 2023, selon le Baromètre de Malakoff Humanis

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