Transformations managériales ou technologiques, évolution de l’organisation du travail : autant de sujets abondamment traités dans les médias B2B. Sont-elles dissociables des évolutions, significatives, relatives à la nature même des espaces de travail ? Benoît Meyronin, directeur général associé de Korus Group Consulting[1], revisite le développement de ces nouveaux environnements de travail et la dynamique qui y est associée.
La crise sanitaire et ses répercussions ont mis le management par le care au cœur des enjeux du monde du travail. Y a-t-il un rapport entre ce mode de management et l’évolution des espaces de travail ?
Tout d’abord, peut-être faut-il rappeler que trois « sujets » se rencontrent et se renforcent, en lien direct avec la reconfiguration des espaces de travail. L’explosion du télétravail, qui a induit la consécration du travail hybride - bien que cela fasse débat dans les organisations ici ou là -, apporte son lot de complexité au regard du management. Le manager n’a plus ses équipes en permanence à ses côtés et, réciproquement, les équipes n’ont plus leur manager constamment à proximité. Il en résulte, pour les espaces de travail, des besoins qui n’existaient pas précédemment en matière de collaboration (sinon, pourquoi se « retrouver » au bureau ?) et de convivialité, avec des mini-espaces de concentration dédiés à l’hybride, aux visios. Comme les usages évoluent, l’aménagement des espaces de travail doit être repensé.
Un autre phénomène intervient également, il concerne la marque employeur. Au-delà du télétravail, la crise a occasionné un renversement manifeste du pouvoir entre l’employeur et l’employé. Chacun connaît les difficultés de recrutement dans l’hôtellerie-restauration ou le secteur hospitalier, mais de grandes marques (secteurs de pointe, bancaire, etc.), y sont également confrontées. Une vraie problématique d’attractivité des métiers se joue. Si les notions d’expérience collaborateur et de marque employeur ont longtemps relevé essentiellement du marketing RH, ce n’est plus le cas ! Or, de fait, les espaces de travail participent de l’image, et, donc, de l’attractivité de l’entreprise. Les grandes marques qui sollicitent Korus Group Consulting pour repenser leurs environnements, ont à l’esprit la dimension de « modernité ». Les espaces de travail doivent être le reflet de ce que sont réellement les organisations, que l’on pense à leurs valeurs ou à leur culture d’entreprise. Ces environnements « parlent » des entreprises, et ils doivent donner envie ! Pour y parvenir, les intentions de départ des organisations méritent d’être clarifiées. L’espace est un langage dont la grammaire, la syntaxe… doivent être définies pour répondre au mieux à des usages ciblés.
En soignant l’image, ne court-on pas le risque de négliger – un peu – la fonctionnalité ?
Trop souvent, hélas, l’image prime ! La gadgétisation, avec la figure emblématique du baby-foot, a laissé des traces. Or la fonctionnalité est capitale : les espaces de travail sont en effet des vecteurs d’efficacité professionnelle, individuelle et collective. Ils doivent pouvoir démontrer leur impact sur la productivité, comme nous le faisons chez Korus Group via un audit centré sur la valeur d’usage. Ils doivent pouvoir, aussi, impacter positivement le bien-être, le confort, bref, le « prendre soin » des équipes.
Le care, justement, n’est-il pas le troisième phénomène en lien direct avec la reconfiguration des espaces de travail ?
Tout à fait. Durant la pandémie, la vulnérabilité de chacun, celle aussi de nos entreprises et de leurs écosystèmes, est devenue palpable. Or le fondement de l’éthique du care repose précisément sur cette idée. Du jour au lendemain, de nombreuses personnes se sont retrouvées dans des situations délicates et, malheureusement, le Covid en a frappé certaines durement. Au-delà de cette dimension individuelle, la vulnérabilité de nos systèmes économiques est apparue au grand jour. Désormais, les plus jeunes notamment - mais pas seulement ! - tiennent à ce que l’organisation pour laquelle ils travaillent prenne soin d’eux. Cette attente existait déjà auparavant, mais la crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur considérable. Or, là encore, les espaces de travail ont un rôle majeur à jouer.
Historiquement, on est passé d’espaces de travail constitués de bureaux individuels fermés, à des environnements ouverts – open space puis flex office. Les collaborateurs le perçoivent-ils comme un avantage ?
Là, on fait face à un certain paradoxe. Dans une organisation dont les collaborateurs travaillent tous en bureau individuel fermé et l’ont toujours fait, le passage à l’open space est vécu comme une révolution ! Ces collaborateurs ont du mal à faire le lien entre le care et l’image de « poulets en batterie » associée à l’open space – bien que cela date des débuts de ce dernier. Ils ne le voient pas, spontanément, comme un espace ouvert et paysagé favorisant le bien-être au travail… D’où la nécessité d’un accompagnement au plus près. Car l’open space s’inscrit dans une évolution systémique, constituant à la fois une contrepartie à la généralisation du travail hybride, et une exigence en matière de RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale). En effet, le bureau individuel fermé sur-consomme de l’espace et des services associés (chauffage, climatisation, entretien…). Réduire l’empreinte immobilière répond à notre devoir d’éco-responsabilité.
Par ailleurs, la « modernité » que les organisations souhaitent mettre en avant pour attirer les talents, implique de travailler de façon moins « silotée », en mobilisant davantage de collaboration et de temps informels. Dans cette perspective, l’organisation des espaces « à l’ancienne » ne fonctionne plus. Aussi, malgré le confort que les bureaux individuels leur procuraient, les collaborateurs reconnaissent qu’ils généraient un manque de contact avec leurs pairs, un manque de partage – professionnel comme personnel. Nombre d’entre eux faisaient des réunions en visioconférence, chacun dans leurs bureaux respectifs !
Attention néanmoins aux « injonctions » à l’œuvre quand on repense l’environnement de travail – à savoir, donner plus d’espace à la convivialité et à la collaboration. La plupart des organisations souhaitent fonctionner par ratios : tant de mètres carrés dédiés à la convivialité (dans une optique informelle), tant de mètres carrés dédiés au collaboratif. Il convient de se poser la question du sens de la démarche : les besoins de collaboratif ne sont pas les mêmes pour des contrôleurs de gestion sédentaires travaillant avant tout de façon individuelle que pour des équipes R&D ou marketing, dont le mode projet et le travail transversal sont l’alpha et l’omega. Il faut tenir compte des besoins précis de chaque population, et non généraliser des intentions. Et la concentration individuelle demeure aussi un besoin, tout comme la privacité, c’est-à-dire la capacité à s’isoler, souffler, prendre un appel personnel…
Il faut donc trouver un juste équilibre ?
Il convient en effet de diversifier les espaces de travail en fonction des métiers et du temps à consacrer aux différentes activités. Des phone box où l’on s’isole totalement, des espaces pour deux ou trois personnes, destinés aux visioconférences nécessitant une certaine confidentialité, le plateau pour d’autres types d’activités, voire la cafet’ – où l’on peut tout à fait mener une conversation ordinaire à distance ! Le plus important est d’accompagner et d’éclairer les collaborateurs et managers sur les opportunités de l’évolution des espaces de travail – en écho à leurs propres pratiques. Le poste fixe attribué, souvent perçu comme rassurant, ne correspond plus que rarement à la réalité du travail à effectuer. Chacun est conduit à « bouger » dans l’espace, à se déplacer en fonction des interactions qu’il doit avoir. C’est d’ailleurs préférable pour la santé ! Charge aux concepteurs des nouveaux espaces de travail de bien les dimensionner, pour éviter le stress que ressentent trop souvent les collaborateurs quand ils doivent « trouver » le lieu requis pour la tâche qu’ils ont à réaliser. Charge aussi aux entreprises de faire évoluer les représentations qui perdurent en leur sein – l’espace de travail symbolisant encore le « pouvoir » que l’on exerce. D’où ce rapport, finalement assez français, au bureau individuel fermé !
Cette nouvelle façon de concevoir les espaces de travail s’inscrit-elle dans la même perspective que les configurations d’apprentissage modulables – dans l’univers de la formation - où l’on utilise le fait d’être assis ou debout par exemple ?
Tout à fait. Chez Korus Group, nous avons d’ailleurs une ergonome à demeure. Quand on travaille, il est effectivement important de changer d’endroit ou d’assise – je pense aux fameux ballons ergonomiques, que l’on peut utiliser dix-quinze minutes par jour pour travailler ses muscles profonds, tout en se détendant. L’intérêt des chaises ergonomiques est manifeste mais, si elles ne sont pas bien réglées, leurs bénéfices diminuent ; cela s’apprend. Plus globalement, en « bougeant » on change aussi de perspective, physiquement et intellectuellement ! C’est une façon de contrebalancer la dimension statique du travail sur écran et ses effets pernicieux. Et quand on intègre ce type de mobilier dans l’environnement de travail, il convient « d’éduquer » le regard : fatboys et ballons ergonomiques ne sont pas là uniquement pour le fun ! Il est important de pouvoir changer de posture au cours d’une journée de travail car cela a un impact sur la santé, la créativité et la productivité.
Vous insistez dans vos publications sur la « naturalité » : de quoi s’agit-il ?
C’est une référence aux travaux d’un grand penseur de l’Espace, Kevin Lynch, que j’ai repris de sa vision d’urbaniste et que j’applique aux environnements de travail. Prenez la lumière et la biophilie - la seconde ne se limitant pas aux plantes vertes dans les bureaux ! La biophilie est un besoin humain de nature anthropologique. Jusqu’à la révolution industrielle, les sociétés humaines étaient profondément agraires. Chacun de nous porte en lui ce rapport profond, intime, historique, à la nature. D’où l’importance des fenêtres dans les espaces de travail, pour la lumière et aussi pour la vue – sur un parc, une rivière... La présence « matérielle » de la nature dans les espaces de travail est également décisive, tout comme son évocation qui va mobiliser d’autres sens : diffusion d’images de cours d’eau ou de chants d’oiseaux, utilisation de matériaux bio-sourcés ou biomorphiques – comme une table en bois brut, avec des formes arrondies. Toutes ces « petites choses » font en sorte que l’on se sente bien dans un espace, que l’on puisse se l’approprier et y déployer des compétences humaines – les soft skills – adaptées aux principaux enjeux des organisations.
In fine, la transformation des espaces de travail ne permet-elle pas à chaque organisation de re-questionner ses fondamentaux – valeurs, culture d’entreprise, mode de management, type d’organisation du travail ?
Si, absolument. D’où ma présence chez Korus Group, alors que je suis professeur et que je viens du monde du management ! Tout projet de réaménagement ou de déménagement, tout projet immobilier, comporte une dimension managériale et de transformation. Et tout projet de ce type gagne à s’inspirer de cette éthique du care qui me nourrit tant depuis six ans !
À propos de Benoît Meyronin :
Directeur général associé de Korus Group Consulting (filiale de Korus Group), Benoît Meyronin accompagne, avec ses équipes, les organisations dans leurs transformations spatiales et managériales. Ceci via le prisme singulier du management par le care - le « prendre soin » des clients, des collaborateurs, des managers... et de la planète. Professeur à Grenoble Ecole de Management, Benoît Meyronin a publié une dizaine d’ouvrages portant notamment sur le marketing des services, la relation & l’expérience client, le management et l'éthique du care. Il est titulaire d’un doctorat en sciences économiques et d’une HDR en sciences de gestion.
[1] Korus Group Consulting est une filiale de Korus Group, expert de la conception, de l’aménagement et de la gestion des espaces professionnels.
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